“We Are What We Share”
“We Are What We Share”
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“We Are What We Share”

Publié le :
Dec 4, 2016

Article publiĂ© dans le cahier de tendances #12 (.pdf) “Parler Ă  la gĂ©nĂ©ration #NoBullshit”, de France TĂ©lĂ©visions, publiĂ© sur Meta-Media.fr. Merci à Eric Scherer pour sa confiance.

Pour les médias, comme toute entreprise devenue elle aussi un média, engager un jeune collaborateur qui ne serait pas déjà bien « cùblé » serait comme signer un chÚque en blanc.

Combien a-t-il de followers, sur Facebook et sur Twitter ? Qu’a-t-il dans le ventre sur Snapchat ? De quel bois se chauffe-t-il sur LinkedIn ? Des bĂ©bĂ©s qui dansent et des chats qui rigolent ? Pire : rien ne sort quand on tape son nom et son prĂ©nom dans Google ? Plus question de prendre un tel risque.

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Alors, dans les Ă©coles et les universitĂ©s, on pousse les futurs communicants Ă  produire du signifiant, Ă  remplir eux-mĂȘmes le cache de Google pour Ă©viter que d’autres ne le fassent Ă  leur place, on leur serine de faire gaffe Ă  ce qu’ils rendent public (du verbe « publier »), que chaque tweet pourra ĂȘtre le dernier, que chaque statut est potentiellement un clou dans le cercueil de leur rĂ©putation, qu’ils sont des milliers d’appelĂ©s mais peu d’élus Ă  pouvoir faire ce mĂ©tier de journaliste professionnel et que seuls les plus visiblement valeureux auront peut-ĂȘtre une chance d’ajouter leur @ Ă  la liste des comptes certifiĂ©s de la TV, du journal ou de la radio de leurs rĂȘves.

« Est-ce que je me suis dĂ©jĂ  retrouvĂ© Ă  poil sur les rĂ©seaux sociaux ? Probablement. Il doit bien y avoir quelques photos oĂč je ne suis pas tout Ă  fait clean. Mais mon futur patron, mes futurs collĂšgues ont eux aussi une vie en ligne et moi aussi je peux les « stalker » avant de signer.
Quand je vois ce que certains « pros » sont capables de partager publiquement comme photos, vidĂ©os, opinions, comme coups de cƓur et surtout comme coups de gueule, franchement, je ne m’inquiĂšte pas trop.»

Cette rĂ©flexion, cinglante, je l’ai souvent entendue de la bouche des Ă©tudiants que j’accompagne.

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Ils ont 22–23 ans, dĂ©jĂ  plusieurs annĂ©es de petits boulots derriĂšre eux, certains se sont mĂȘme endettĂ©s pour payer leurs Ă©tudes. Ils n’ont souvent pas de permis de conduire, et ne comptent pas en avoir un de si tĂŽt, se dĂ©fendent d’utiliser Tinder trop souvent mĂȘme si l’appli est frĂ©quemment en home sur leur smartphone, changent de coloc’ presque chaque annĂ©e et « bougent » en permanence.

Ils ignorent comment fonctionne la TVA ou les cotisations sociales, mais n’imaginent pas une seule seconde travailler sur des projets qui ne les passionnent pas.

Ils regardent leurs sĂ©ries en streaming, en VO, et ne se rappellent plus s’ils ont dĂ©jĂ  une fois achetĂ© un journal papier. Ils rigolent, goguenards, quand on leur dit que leurs photos Snapchat ne disparaissent pas « pour de vrai ».

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« Bien sĂ»r qu’on « stalke » les journalistes, on le fait avec tout le monde ! »

Et donc, Ă©videmment qu’ils les voient passer dans leur newsfeed tous ces posts de prĂ©sentateurs, d’animatrices, mais aussi d’assistants, de secrĂ©taires de rĂ©daction, d’ingĂ©s son, d’amis, d’amis d’amis, qui « bossent dans les mĂ©dias ».

Tous ceux qui hier dĂ©nonçaient le manque d’intĂ©gritĂ© des blogueuses modes, mais qui aujourd’hui prennent des selfies avec leurs invitĂ©s en vantant (vendant ?) la qualitĂ© de la crĂšme de jour ou de la montre « offerte en test » contre un post Instagram correctement hashtaguĂ©.

“On nous bassine avec notre rĂ©putation, mais vous avez vu la leur ?! “

Ils les screenshotent, ces « pro » dont l’orthographe n’a d’égal que la beaufitude de leurs vannes sur la concurrence ou leur lĂšche corporate sous les annonces de la page officielle de la boĂźte.

Quand ce n’est pas tout simplement de la propagande politique, des “share” d’articles bidons, des appels Ă  signer des pĂ©titions ou Ă  manifester pour ou contre telle ou telle dĂ©cision, alors qu’à l’antenne (la vraie, celle oĂč ils portent un costume et des chaussures cirĂ©es), ils pĂ©rorent sur leur neutralitĂ© et leur objectivitĂ©.

« Ils nous vendent de l’interactivitĂ©, mais leurs Ă©missions sonnent terriblement faux quand on observe leurs conversations sur certains profils perso.
Si l’on enlĂšve le vernis et le dĂ©corum, que reste-t-il en-dessous ? OĂč est la cohĂ©rence entre leurs discours et leurs actes ? On nous bassine avec notre rĂ©putation mais vous avez vu la leur ?!
Comment voulez-vous qu’on leur fasse encore confiance quand ils prĂ©tendent nous informer ? »

Que répondre à cela ?

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Leur dire qu’il ne tient qu’à eux de rester droits dans leurs bottes, d’assumer leurs choix et leur subjectivitĂ©, de comprendre le jeu dans lequel ils s’apprĂȘtent Ă  jouer en se gardant la possibilitĂ© d’en sortir s’il leur dĂ©plaĂźt ?

D’éviter de prendre les gens pour des cons, puisque dĂ©sormais ils peuvent vĂ©rifier et contrĂŽler tout ce qu’on leur raconte ? Ils le savent dĂ©jĂ . Ils le font dĂ©jĂ .

« On prendra tout ce qu’on peut prendre comme expĂ©rience, mais si le projet Ă©ditorial se rĂ©sume Ă  remplir des tuyaux pour remplir des tuyaux, ce n’est pas avec ce qu’ils nous paient qu’ils vont nous garder. »

Can’t agree more


À la lutte contre le dĂ©clin des chiffres d’audience et publicitaires, s’ajoute dĂ©sormais celle, plus lĂ©tale encore, contre la dĂ©fragmentation de l’image de marque des nos entreprises mĂ©dias, incarnĂ©e 24/24h, en ligne et hors ligne, par l’ensemble des individus inscrits sur leur payroll.

Parce que les travailleurs sont les premiers ambassadeurs d’une marque, ils en sont aussi la premiĂšre audience, les premiers clients. Et quand une entreprise ne fait plus rĂȘver ceux-lĂ  mĂȘmes qui en sont la force motrice, c’est sa raison d’ĂȘtre qui est remise en question.

Alors, pour avoir une chance d’attirer, et de retenir, les talents de la gĂ©nĂ©ration qui vient, force est de constater que nous devrons ĂȘtre capables de rĂ©pondre de maniĂšre plutĂŽt consistante Ă  la question : « Pourquoi sommes-nous un mĂ©dia ? »