« HugoDécrypte » et sa petite entreprise

« HugoDécrypte » et sa petite entreprise

image
image

Hugo Travers s’est fait connaître grâce à ses vidéos sur la plate-forme YouTube sous le pseudonyme HugoDécrypte. Ici à Paris, le 2 septembre 2021.

Dans la course au plus grand nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux, les youtubeurs Mcfly et Carlito cumulent, certes, des kilomètres et des kilomètres d’avance : plus de 15 millions de vues pour leur vidéo de concours d’anecdotes tournée à l’Elysée, en mai, avec Emmanuel Macron. Le plus gros coup d’HugoDécrypte ? Plus de 3 millions de vues pour son interview de Marine Le Pen, en mars 2019, sur le plateau de « L’Emission politique », de France 2.

Mais du haut de son 1,92 mètre, le diplômé de Sciences Po n’a pas à rougir de la comparaison. Son audience n’en finit plus de grossir. A 24 ans, Hugo Travers (son véritable nom, prononcer le « s » final, en hommage à son père britannique) est à la tête d’une entreprise de treize employés, tous la vingtaine, postant quotidiennement des condensés d’actualités sur TikTok, Instagram, Twitch, Twitter et même Spotify. Avec un format favori sur YouTube : les actus du jour, qui visent, en dix minutes, à décrypter des sujets variés, du départ d’Angela Merkel à la tentative de résurrection des mammouths laineux.

En 2022, cruciale année présidentielle, le youtubeur devrait faire encore exploser les compteurs

Hugo Travers, en mai 2019, avait aussi interrogé le président de la République – à trente-six heures des élections européennes, seul et en direct sur sa chaîne –, de même que Bruno Le Maire, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Benoît Hamon. En 2022, cruciale année présidentielle, le youtubeur devrait faire encore exploser les compteurs : les candidats auront tout à gagner à s’adresser, par son biais, à une jeunesse qui boude les urnes.

« Non, je n’ai pas peur d’être instrumentalisé, prévient-il. L’équipe s’est étoffée, je ne pense plus être un petit jeune qui a son petit projet. On est tous conscients qu’on a une responsabilité et qu’on ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi. » Pour Clémentine Dupuy, 25 ans, porte-parole des Jeunes avec Macron (JAM) et fan de la première heure, « HugoDécrypte a un rôle ultra important pour raccrocher les jeunes à la politique : il leur permet de savoir quelles sont les idées de chacun pour pouvoir choisir librement et rappelle d’aller voter sur des applis qu’on ouvre tous dix fois par jour ».

« Porte-parole » d’une génération, selon certains médias

Lorsqu’il regarde ses premières interviews, le jeune homme ne se trouve « pas assez bon ». Avec Frédérique Vidal, à l’inverse, il pense avoir fait le job. En direct sur Twitch, Hugo Travers alertait, en février, la ministre de l’enseignement supérieur quant à la détresse des étudiants, particulièrement fragilisés par la crise sanitaire. Juste avant, sur BFM-TV, il interpellait Sarah El Haïry. « Mais Hugo, je suis d’accord avec toi ! Il faut se mobiliser, il faut passer à l’action ! »,répétait, désarmée, la secrétaire d’Etat chargée de la jeunesse et de l’engagement. Un échange devenu viral. Bingo : HugoDécrypte gagnait encore des milliers d’abonnés.

Depuis, certains médias ont fait du youtubeur le « porte-parole » d’une génération. Il refuse néanmoins toute forme d’appartenance partisane. « On donne des clefs de compréhension pour que chacun puisse ensuite se faire sa propre opinion », explique-t-il.

Il a grandi à Sèvres, dans les Hauts-de-Seine. Sa mère travaillait dans les ressources humaines, son père dans le marketing, « les deux dans des grosses boîtes », livre-t-il, sans jamais trop en dire. Hugo Travers décrit un « cadre familial serein », totalement bilingue, « un milieu assez éduqué, avec des grands-parents instituteurs ».

Depuis qu’il a 10 ans, il s’intéresse à l’actualité. « A 11 ans, mon grand frère me filmait en train de faire un JT, raconte-t-il, vidéo (mignonne) à l’appui. On fabriquait aussi un journal sur Word qu’on allait vendre dans la rue. » En 2012, le lycéen crée son média participatif, Radio Londres, nourri par des rédacteurs de 15 à 26 ans, avec pour slogan « Un coup de jeune sur l’info ».

Aucun youtubeur ne s’était avant lui attaqué à l’actualité

Après le sport, vient le goût pour la politique : il se rend alors à ses premiers meetings. Très bon élève, il passe un bac économique et social option internationale, puis est admis à Sciences Po. En arrivant rue Saint-Guillaume, dans le 7e arrondissement de Paris, l’apprenti journaliste sait qu’il veut « monter quelque chose ». Il y entre en septembre 2015 et lance en novembre la chaîne YouTube HugoDécrypte. Il a alors 18 ans.

A l’époque, quelques youtubeurs vulgarisent la science ou l’histoire de France. Mais personne ne s’est encore attaqué à l’actualité. « Au départ, les gens ont trouvé ça bizarre, se rappelle-t-il. Je faisais un truc très sérieux alors qu’ils avaient plutôt l’habitude du divertissement. » Il se souvient aussi de la sensation de « vulnérabilité » du fait de poster une vidéo où l’on expose sa tête à tous les badauds de l’Internet. Qu’importe : l’étudiant s’impose une routine hebdomadaire.En troisième année à Sciences Po, il s’offre un tour du monde grâce à LCI, qui lui achète ses reportages au Kenya, en Corée du Sud ou au Canada.

Puisqu’il a baigné dedans, HugoDécrypte adopte naturellement les codes des jeunes youtubeurs, qui s’appellent par leur prénom, parlent à d’autres jeunes depuis leur chambre, face caméra, mitraillent leur discours en y intégrant des extraits de pop culture… Le tout avec un montage haché, heurté, sans silence ni respiration. Au bout d’un an, la chaîne compte 15 000 fidèles. Un jour, Doc Seven, star de la plate-forme, présente HugoDécrypte en vingt secondes. Son audience monte à 70 000 abonnés en une semaine.

Fort de ses 1,35 million d’abonnés sur YouTube

Depuis, il ne traite plus seulement de l’actualité politique nationale, il met aussi l’accent sur des sujets internationaux – des Ouïgours au conflit afghan. La chaîne, devenue média généraliste, devrait prochainement obtenir le statut d’entreprise de presse et son fondateur, la carte de presse.

Fort de ses 1,35 million d’abonnés sur YouTube (soit un peu plus que les chaînes du Monde ou de BFM !), Hugo Travers contrôle son image, tel un PDG du CAC 40. Sauf que jamais la chemise repassée ne remplacera le sweat ou le tee-shirt imprimé : il faut avoir l’air cool, détendu, même si rien ne dépasse. On l’a d’ailleurs vu jouer au fêtard dans un « vlog d’août » (journal vidéo) de l’influenceuse iconique Léna Situations.

« J’ai une vie très normale », précise-t-il quand on l’interroge sur ce qu’il fait en dehors d’un travail très prenant. Des potes, quelques concerts et beaucoup de jeux vidéo… sans oublier certains avantages – « Hier soir, par exemple, j’étais invité à une avant-première avec d’autres youtubeurs. J’ai des opportunités. » Combien gagne-t-il ? « L’argent, sur YouTube, c’est un truc un peu particulier… Moi, j’ai la chance de pouvoir en vivre, mais il existe aussi une réelle précarité. » Alors, gagne-t-il bien sa vie ? « Ouais, ça va, nous, ça se développe bien, c’est cool. »

Sur la vague du renouvellement générationnel

Hugo Travers a commencé à se payer en 2017, au moment de l’élection présidentielle, en tant qu’autoentrepreneur. Aujourd’hui, sa société cumule trois modes de financement : la monétisation des vidéos (les publicités qui apparaissent au début), les dons d’abonnés (sur Twitch notamment), les partenariats avec des médias ou des marques (d’où un « contenu éditorial » fabriqué avec Orange sur le recyclage des téléphones). « J’ai monté une agence pour la distinguer du média HugoDécrypte. Mais moi, je suis sur les deux », explique le jeune chef d’entreprise.

S’il surfe sur la vague du renouvellement générationnel, HugoDécrypte innove davantage sur la forme que sur le fond – son compte Twitter reprend en cascade des dépêches AFP et autres informations « sourcées » de BFM ou LCI. Par rapport aux médias traditionnels, il veut jouer la carte de « la transparence » et de « la liberté de ton » : « Dans mes vidéos, je peux me permettre d’expliquer qu’on n’a pas parlé d’un sujet parce qu’on n’a pas eu le temps. On ne verrait jamais ça dans le JT ! »

Depuis peu, il a lancé un « genre de conf de rédac » en direct sur Twitch, au milieu de ses bureaux, pour que le public puisse réagir et dire ce qui l’intéresse ou non. « L’idée, c’est qu’on décide tous ensemble des sujets des prochains jours, c’est plus horizontal. »

Si son cœur de cible reste les 18-24 ans, il ne ferme aucune porte. A ses yeux, « les autres » ne font pas suffisamment ce travail d’ouverture et de vulgarisation de l’information. « J’aimerais que notre génération s’empare de ces sujets, il y a tellement de choses à réinventer. » Et de préciser : « Mais il y a déjà plein d’initiatives intéressantes. Je ne suis pas dégagiste. » Un garçon décidément bien sous tous rapports.

Tous les mois, « Le Monde Campus » rencontre des jeunes qui bousculent les normes.

Retrouvez ici nos portraits :

Hugo Décrypte sera l’invité du Festival du Monde et participera à la table ronde « Génération sacrifiée ? Génération déboussolée ! », dimanche 26 septembre à 14 heures à l’auditorium du Monde. Les places sont disponibles ici.

image