"StreetPress, c'est un média d'engagement, pas d'opinion" (Johan Weisz)
"StreetPress, c'est un média d'engagement, pas d'opinion" (Johan Weisz)

"StreetPress, c'est un média d'engagement, pas d'opinion" (Johan Weisz)

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Interview : Damien Van Achter

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RĂ©daction, Montage: Emma Mestriner LinkedIn Twitter Instagram

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Heures de travail: Article: 6h, VidĂ©o: 2h RĂ©munĂ©ration auteur.e: 100€ net / 219€ tvac +d'infos sur notre budget Ă©ditorial

StreetPress c’est un mĂ©dia gratuit qui revendique l'indĂ©pendance journalistique. Mais c'est surtout des enquĂȘtes coup de poing đŸ’„.

Rencontre avec Johan Weisz, fondateur du média urbain qui nous parle de leur nouvel objectif : récolter 27.000 euros pour le 4 décembre 2020.

La rédaction de StreetPress relance son rapport d'impact annuel et revient sur sa démarche : une logique de dons gratuits des lecteur·rice·s pour continuer à faire vivre le media.

Focus sur un modĂšle Ă©conomique mĂȘlant brand content et soutien financier de l'audience, le tout en restant gratuit et en prĂŽnant l'indĂ©pendance journalistique.

A travers l'interview de Johan Weisz, fondateur de StreetPress, deux axes sont abordĂ©s : Comment ça marche 🔎 ? StreetPress, concrĂštement, c'est quoi ?

Entretien enregistrĂ© lors d’un meet-up en direct dans l’Open Newsroom le 9 novembre (rejoignez-nous pour participer aux prochaines rencontres !).

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Les grandes lignes de l'interview se trouvent ci-dessous, et pour celleux qui dĂ©sirent tous les dĂ©tails, ça se passe dans la vidĂ©o 😁

MODÈLE ÉCONOMIQUE DE DONS GRATUITS, BRAND CONTENT ET INDÉPENDANCE ÉDITORIALE : QUID ?

StreetPress fonctionne principalement avec deux pĂŽles : le brand content (production pour des marques, ONGs, etc) et le soutien financier de son audience.

Pour Johan, le but serait que le financement des lecteur·rice·s prenne le dessus. D'oĂč l'objectif des 27.000 euros pour le 4 dĂ©cembre. 💬 "Sur StreetPress, tout est disponible gratuitement - et le restera ! Mais sans le soutien d’une partie de nos lecteur·rice·s, pas de StreetPress. C’est le modĂšle que nous avons choisi pour rester indĂ©pendant et accessible Ă  toutes et tous, mĂȘme celleux qui n’ont pas les moyens de souscrire un abonnement de presse" explique Johan Weisz. "Aujourd'hui, nous sommes Ă  un peu plus de 2500 personnes qui soutiennent StreetPress (soit ponctuellement soit par des dons mensuels) et nous devons faire un saut et arriver au-delĂ  des 3500 environ, d’ici la fin de l’annĂ©e".

Je pense que c’est bien d’avoir un modĂšle Ă©conomique qui repose sur plusieurs jambes en 2020, du moins lorsqu'on est dans une dĂ©marche de dĂ©velopper un projet Ă©ditorial comme celui de StreetPress. On constate que certains projets se cassent la gueule parce que leur modĂšle Ă©conomique repose sur une seule jambe"

đŸ’¶ ConcrĂštement comment est utilisĂ© l'argent ? đŸ’¶

Dans leur rapport d'impact présenté au public (feedback sur tout ce qui a été réalisé par StreetPress l'an dernier ), iels expliquent concrÚtement comment est utilisé l'argent :

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(Pssssst : l'entiÚreté du rapport est à retrouver ici).

Quid du brand content (productions pour des marques, ONGs, associations) et de l'indĂ©pendance journalistique que vous revendiquez ? 💡

"En fait sans la partie studio StreetPress (qui va produit pour des clients sans que le nom apparaisse sur leur support) sans ce revenu-lĂ , le mĂ©dia n’existerait pas aujourd’hui. Sur l’annĂ©e derniĂšre, cette façon de travailler reprĂ©sentait la moitiĂ© du revenu. Le reste vient de nos lecteur·rice·s, des annonceurs, des partenariats, etc. Je pense que c’est cette partie studio qui nous a permis d’ĂȘtre lĂ  on est aujourd’hui, c’est-Ă -dire de ne pas ĂȘtre dĂ©pendant d’une audience ou d’aller chercher du clic pour du clic. Cela nous a permis d’avancer sereinement sur le modĂšle d’un mĂ©dia qui est trĂšs artisanal d’un point de vue Ă©ditorial. De nous faire avancer, pas Ă  pas, sans ĂȘtre attendu·e·s chaque trismestre avec les annonceurs, les audiences Ă  assurer ou le fait de produire pour avoir de l’audience. Si on avait comme objectif principal d’avoir de l’audience de maniĂšre rĂ©currente, de faire des gros scores en termes de pages vues, et bien finalement on serait un autre mĂ©dia, on ne serait pas StreetPress. Et pour ĂȘtre StreetPress, il fallait prendre le temps de le devenir" poursuit Johan.

"J’aimerais bien produire plus de news « chaudes », qu’on fasse des lives, qu’on fasse plein de choses qui auraient plus de prise sur l’actualitĂ© et les Ă©vĂšnements au quotidien. Sauf que ce n'est pas notre force Ă  la base et surtout si on partait dans cette direction, cela voudrait dire qu'on oublie toutes les enquĂȘtes de fond, or, en rĂ©alitĂ© c'est ça la force de StreetPress. Du coup en plus de ce lien avec notre communautĂ©, le fait de produire pour une ONG, une marque ou une association, ça fait sens pour nous :

1ïžâƒŁ par rapport Ă  nos valeurs, et puis

2ïžâƒŁ ça nous permet d’avoir une rĂ©elle indĂ©pendance sur ce dont on va parler Ă  l’antenne".

On n’est pas dans une logique de prestation de services vis-Ă -vis de nos lecteur·rice·s, on ne leur vend rien en rĂ©alité : notre mĂ©dia est gratuit et notre boulot est sans Ă©change marchand. On est vraiment dans une logique de dons gratuits. Donc, de notre point de vue, c’est important d’avoir cet Ă©quilibre : d’un cĂŽtĂ© les lecteur·rice·s, de l’autre la valeur ajoutĂ©e qu’on peut apporter Ă  une ONG, Ă  une association, Ă  une marque etc. Je pense que c’est bien d’avoir un modĂšle Ă©conomique qui repose sur plusieurs jambes en 2020, du moins lorsqu'on est dans une dĂ©marche de dĂ©velopper un projet Ă©ditorial comme celui de StreetPress. On constate que certains projets se cassent la gueule parce que leur modĂšle Ă©conomique repose sur une seule jambe".

💡

📌 📊Aujourd'hui en termes d'audience, StreetPress c'est 310K sur les rĂ©seaux sociaux, 2M de pages vues/mois, 650K de visiteur·e·s uniques/mois & 3M de vues sur Youtube/mois.

On n’est pas des militant·e·s, on ne fait pas de la politique mais sur StreetPress on va ĂȘtre plus vigilant·e·s sur certains sujets ou certaines thĂ©matiques. On a fait ce choix de l’assumer, de l’expliquer et de l’exprimer Ă  notre audience".

FOCUS SUR STREETPRESS : C'EST QUOI ?

Lancé il y a presque 10 ans, StreetPress se définit comme un média digital français d'information indépendant. Il se revendique antiraciste, féministe, écologiste, aux cÎtés des réfugiés et contre les violences policiÚres, les droites radicales & l'info en continu. Des positions qui portent leurs fruits en termes d'audience (surtout chez la jeune génération: 72% de moins de 34 ans).

Focus sur le média : c'est quoi ? C'est qui ? Pour qui ?

StreetPress, mĂ©dia innovant 🆕 ⁉

"Je dirai qu'au final, on est mĂȘme l'inverse d'un mĂ©dia innovant : on est Ă  l'ancienne, sur les bases du journalisme. Nos fondamentaux : les enquĂȘtes, les documentaires vidĂ©o, les reportages qui prennent du temps. C’est un concept intemporel. Et je pense que c’est une grosse force du journalisme : prendre le temps, enquĂȘter,... C’est lĂ  que tu vas crĂ©er de la valeur informative. Je pense que c'est sur des bases saines comme ça que tu peux crĂ©er un vrai lien avec une communautĂ© de lecteur·rice·s. Au final on n'a rien inventĂ©, on est vraiment dans des fondamentaux qu’on travaille et sur lesquels on s’appuie pour avancer. Echanger avec le public ce n'est pas un nouveau truc, ça ne date pas des annĂ©es 2000. Quand tu allais dans les gros journaux rĂ©gionaux aux USA il y a 100 ans et bien, tu rentrais dans la tour, tu allais prendre ton cafĂ© fumer ta clope ou ta pipe, tu lisais ton journal et tu croisais les journalistes, il y a avait un vrai lien entre les lecteur·rice·s et le journal" explique Johan.

âžĄïžâžĄïž CrĂ©er du lien avec leur audience, c'est ce sur quoi mise le mĂ©dia : " Ce modĂšle de membership qu'on a lancĂ©, l'idĂ©e qu'un mĂ©dia soit financĂ© par son audience, on n’a rien inventĂ©. Toute l’équipe de StreetPress (journalistes, community managers, JRI etc), on se bouge pour faire en sorte que nos lecteur·rice·s nous financent. Ce sont nos Ă©quipes qui vendent le journal, de par leur travail et ça nous ne l’avons pas non plus inventĂ©. C’est pas d’un cĂŽtĂ©, les journalistes dans une tour d’ivoire qui Ă©crivent, partent au bout du monde en reportage et puis de l’autre cĂŽtĂ©, des petites mains qui font vendre le journal". Un retour aux fondamentaux donc, mais avec des formes de narration, d'esthĂ©tique dans la vidĂ©o adaptĂ©es Ă  la sociĂ©tĂ© actuelle et en adĂ©quation avec leur public.

StreetPress, mĂ©dia d'opinion 📣 📣 👀?

"Non pas du tout, il y a une vraie nuance: on est un mĂ©dia d’engagement. Mais un mĂ©dia qui, du coup, a des sujets sur lesquels il va ĂȘtre vigilant. On choisit volontairement de traiter des thĂ©matiques plus que d’autres parce qu’on ne peut pas tout traiter. (...) Je pense qu’il y a un vrai mouvement aujourd’hui Ă  assumer ce regard-lĂ  et je pense que les citoyen·ne·s sont avides des mĂ©dias qui assument leur regard. Chez StreetPress on assume le fait qu’on ait un regard qui fasse partie de la pluralitĂ© dĂ©mocratique et je pense que les gens prĂ©fĂšrent avoir en face d’eux/elles des mĂ©dias qui leur disent « voilĂ  comment on traite l’info, voilĂ  comment on se situe, voilĂ  comment ça fonctionne, on n’est pas des militant·e·s, on ne fait pas de la politique mais sur StreetPress on va ĂȘtre plus vigilant·e·s sur tels ou tels sujets, telles thĂ©matiques etc ». On a fait ce choix de l’assumer, de l’expliquer et de l’exprimer Ă  notre audience".

â†Ș "NĂ©anmoins, on n’est pas un mĂ©dia qui va choisir ce qu’il veut montrer ou pas, par rapport Ă  un agenda politique ou Ă  des causes. C’est vraiment toute la nuance avec des mĂ©dias d’opinion qui parfois masquent une faiblesse journalistique par de l’opinion (par exemple comme Valeurs actuelles). Je pense aussi que c’est important de crĂ©er des dĂ©bats, de proposer aussi Ă  nos lecteur·rice·s des sujets auxquels iels ne s’attendent pas forcĂ©ment, des sujets auxquels iels ne sont pas formaté·e·s en nous lisant, de les surprendre, quitte Ă  ce que ça provoque peut-ĂȘtre parfois de l’étonnement ou de l’agacement. D’oĂč l’idĂ©e et notre concept de relation non-marchande, de" membership", de rester gratuit tout en demandant des dons auprĂšs de notre audience"

Comment définissez-vous les objectifs éditoriaux de StreetPress?

🗣

Johan Weisz : "Un des rĂŽles des mĂ©dias c’est de retrouver la rĂ©alitĂ© de son public pour un peu la subjectiver. Selon moi, c'est important pour notre communautĂ© qui n'est pas forcĂ©ment bien retranscrite. Sa rĂ©alitĂ© n'est pas toujours bien racontĂ©e dans les mĂ©dias classiques, donc chez StreetPress, je pense que nous avons ce rĂŽle-là : celui de reprĂ©senter la rĂ©alitĂ© pour que notre communautĂ© n'ait pas l’impression d’ĂȘtre en marge du champ mĂ©diatique de la reprĂ©sentation nationale. On dĂ©sire aussi animer le dĂ©bat entre les lecteur·rice·s. Comme chaque mĂ©dia, on a ce rĂŽle d’animer un dĂ©bat public entre citoyen·ne·s. Bref, c’est notre rĂŽle et moi j’avais envie que les gens qui nous soutiennent le fassent pour ce rĂŽle-lĂ ".

On se fixe deux rĂšgles : on sort article que s’il sert Ă  quelque chose et que si personne ne l’a fait auparavant. Il n'y a pas une logique de remplissage ou exhaustive comme il peut y avoir dans d'autres mĂ©dias plus traditionnels.

Pour ĂȘtre journaliste chez StreetPress, faut-il aussi avoir un Ă©tat d’esprit un peu particulier ? Comment vous embauchez ? 🐣💬

"Oui tout Ă  fait, au point que pendant 7, 8 ans, on a eu une Ă©cole Ă  l’intĂ©rieur de StreetPress qui s’appelait la StreetSchool et qui nous a permis aussi d’aller chercher des jeunes apprenti·e·s journalistes et de les former. Certain·e·s sont resté·e·s dans notre Ă©cosystĂšme (en Ă©tant recruté·e·s ici). Donc effectivement, je pense qu’il y a une patte StreetPress, une maniĂšre de se former. En rĂ©alitĂ© : on va avoir tendance Ă  faire rentrer dans l’équipe des profils plutĂŽt junior. Je pense que quand tu postules et que tu travailles chez StreetPress, tu rejoins une maniĂšre d’écrire, une maniĂšre d’enquĂȘter, de travailler distincte de celles d’autres mĂ©dias digitaux, pure-players ou plus traditionnels. Et c’est important qu’il y ait cette identitĂ©-lĂ . StreetPress ne se rĂ©sume pas Ă  un style d’écrire, c’est aussi une maniĂšre de bosser les sujets, de vĂ©rifier les infos, de passer du temps sur le terrain avec son stylo ou sa camĂ©ra. Je pense qu’il y a un contre-pied avec la formation traditionnelle des Ă©coles de journalisme, du moins les choses sur lesquelles on va insister ne sont pas les mĂȘmes. Aussi on est une petite rĂ©daction (un dizaine de personnes) ".

Quid de vos enquĂȘtes ? Comment ça se passe au quotidien ?

Le mĂ©dia est connu pour ses enquĂȘtes coups de poing (extrĂȘme droite et pĂ©dophilie, prĂ©caritĂ© et discriminations au sein des prisons, insultes sexistes et racisme ordinaire au sein d'une brigade policiĂšre, etc).

"Toutes nos enquĂȘtes comme, par exemple, l’enquĂȘte qu’on a sortie en parallĂšle avec MĂ©diapart sur le harcĂšlement, le sexisme et la grossophobie chez Macdonald's, ce sont des enquĂȘtes qui prennent plusieurs mois. Il ne faut pas se mentir. On est trĂšs souvent Ă  la rĂ©daction (hors Covid, Ă©videmment) c’est un lieu oĂč on se croise beaucoup, on ne reste pas forcĂ©ment toute la journĂ©e et on croit vraiment au concept d’une rĂ©dac’ oĂč les choses se disent, oĂč il y a une sorte d’émulation, oĂč l’on discute, on n’y reste pas trĂšs longtemps parce qu’aprĂšs on va sur le terrain. C’est d’ailleurs lĂ  oĂč le confinement est compliquĂ© pour notre rĂ©daction".

On essaie de sortir un sujet par jour quelque que soit la plateforme : vidĂ©o youtube, article sur le site, un tweet, etc (en plus des plus grosses enquĂȘtes, qui prennent souvent plusieurs mois). Cela arrive que parfois on n’y arrive pas parce qu’on se fixe deux rĂšgles : on sort article que s’il sert Ă  quelque chose et que si personne ne l’a rĂ©alisĂ© auparavant.

Souvent, lorsqu'un mĂ©dia a dĂ©jĂ  fait un bon sujet, on le repartage. Par exemple, s’il y a un super portrait sur un autre mĂ©dia et bien, on le retweete, s’ils ont fait le job convenablement avant nous, ça ne sert Ă  rien de s’y recoller. Il n'y a pas une logique remplissage ou exhaustive comme il peut y avoir dans d'autres mĂ©dias plus traditionnels.

Enfin, je dirai que cela nous arrange bien parce qu’étant une dizaine de personnes Ă  la rĂ©daction, on peut faire un bon travail mais on ne peut pas viser l’exhaustivitĂ©."