Après CrowdTangle : Arbiter cartographie les narratifs avant qu'ils n'explosent

Après CrowdTangle : Arbiter cartographie les narratifs avant qu'ils n'explosent

Deux ans après la fermeture de CrowdTangle par Meta, SimPPL propose Arbiter, un outil qui suit la propagation des récits sur huit plateformes simultanément et repère les signaux avant qu'ils n'atteignent leur pic.

En août 2024, Meta a mis fin à CrowdTangle, l'outil de surveillance des contenus viraux sur Facebook et Instagram qu'utilisaient journalistes, fact-checkers et chercheurs depuis plus d'une décennie. Plus de cent organisations de veille avaient signé une pétition alertant que la fermeture réduirait au silence l'essentiel des efforts extérieurs contre la désinformation politique, les incitations à la violence et le harcèlement en ligne. Le Meta Content Library, proposé par Meta comme successeur, n'a pas convaincu. Duuya Baatar, cofondatrice du Nest Center à Oulan-Bator, en Mongolie, distingue les deux outils sans ambiguïté : MCL convient à l'analyse d'un post ou d'un narratif précis, mais pour comprendre comment l'écosystème informationnel évolue dans son ensemble, il ne rivalise pas avec ce qu'offrait CrowdTangle. [traduit de l'anglais]

Une pile de modèles pour dépasser les limites de la recherche brute

Arbiter, développé par SimPPL, organisation à but non lucratif cofondée en 2021 par Swapneel Mehta et Dhara Mungra, agrège des publications issues de Facebook, Instagram, X, YouTube, TikTok, Reddit, Bluesky et 4chan, en combinant accès aux API des plateformes, dépôts de données académiques et fournisseurs tiers de collecte automatisée. L'outil regroupe les messages par récit, extrait les affirmations et date leur émergence sur chaque plateforme. Pour traiter ces données, SimPPL s'appuie sur une pile de huit à dix modèles d'intelligence artificielle, chacun affecté à une fonction distincte : encodage des requêtes, clustering sémantique, cartographie des réseaux, identification de comptes poussant les mêmes messages sur plusieurs plateformes.

Voir avant l'alerte, pas après

Les outils de veille conçus pour le marketing signalent les conversations au moment où elles s'emballent. Mehta formule le décalage ainsi : en tant que journaliste, vous voulez être en avance sur l'alerte, être celui qui la donne, pas celui qui la reçoit, parce qu'à ce stade les dommages sont déjà faits. [traduit de l'anglais] Arbiter cartographie les courbes de tendance par narratif, en identifiant quand un récit émerge et quand il atteint son pic sur chaque plateforme.

Le Nest Center a pu mesurer concrètement cet écart lors de ses premiers tests. Quelques jours après avoir obtenu l'accès, Baatar a saisi une requête sur une décision de la Cour suprême mongole invalidant une loi sur la diffusion de fausses informations. Arbiter a remonté des commentaires de petits comptes Facebook qui recadraient le débat autour de la diffamation plutôt que de la fausse information. Baatar a d'abord écarté ce signal. Quelques semaines plus tard, le parlement mongol annonçait un groupe de travail visant à intégrer la diffamation dans le code pénal.

Une indépendance construite sur des accès révocables

Deutsche Welle, Chequeado et Rappler utilisent Arbiter depuis le début de l'année, gratuitement pendant la phase d'essai. Plus de cent organisations ont enregistré des utilisateurs. Mais l'édifice reste soumis à des contraintes extérieures. Arbiter a traversé des processus de validation de plusieurs mois pour accéder aux API de Facebook et Instagram, et reste soumis au rate-limiting imposé par Meta. Pour compenser, SimPPL travaille avec des fournisseurs tiers disposant d'accords avec les plateformes, s'appuie sur des dépôts académiques et recueille des dons de données de la part d'organisations de la société civile.

La menace juridique n'est pas hypothétique. En 2023, X a poursuivi le Center for Countering Digital Hate pour usage d'un outil tiers de social listening, avant que la plainte soit rejetée. SimPPL travaille avec des juristes pour identifier les vulnérabilités légales dans ses modes d'accès. Mehta anticipe par ailleurs que la tolérance des plateformes à son égard pourrait diminuer à mesure qu'Arbiter gagne en visibilité. Baatar, de son côté, ne considère pas encore Arbiter comme un remplacement complet de CrowdTangle, notamment en raison du volume de données accessibles : MCL plus Arbiter, dit-elle, se rapproche de ce qu'offrait CrowdTangle. [traduit de l'anglais]

Formaliser la mutualisation plutôt que de subir la précarité

Arbiter est encore en phase d'exploration de ses sources de revenus au-delà des abonnements, Mehta indiquant vouloir tenir compte du fait que beaucoup d'organisations qui bénéficieraient de l'outil n'ont pas les moyens de payer des alternatives commerciales. Et si les plus de cent organisations qui avaient signé la pétition contre la fermeture de CrowdTangle formalisaient leur coordination, non plus pour protester mais pour co-financer une infrastructure mutualisée et plaider pour des obligations d'accès aux données destinées à la recherche ? Ce type de coalition, entre médias publics, réseaux de fact-checkers et universités qui partagent déjà des données avec des outils comme Arbiter, déplacerait l'enjeu : sortir du modèle où chaque outil dépend d'une API que la plateforme peut fermer unilatéralement.