IA : le pillage des créateurs était un risque calculé, et assumé

IA : le pillage des créateurs était un risque calculé, et assumé

Blogueur ou groupe de presse, pour empêcher une IA d'avaler votre travail, on vous propose un fichier texte à la racine de votre site. Un dossier judiciaire descellé montre comment on le contourne, et pourquoi c'est un calcul assumé. Seuls ceux qui ont porté plainte ont obtenu gain de cause.

Pour empêcher une intelligence artificielle d'aspirer un site, il existe un geste officiel. On dépose à la racine un fichier nommé robots.txt, on y écrit le nom des robots collecteurs qu'on refuse, et on attend. C'est ce que recommandent les hébergeurs, ce que proposent les plateformes d'édition sous forme de case à cocher, et ce que l'Union européenne a placé au centre de sa protection des créateurs.

Le geste est le même pour tout le monde. Un blog personnel, un photographe qui met son portfolio en ligne, une newsletter indépendante, un site d'archives associatif, un quotidien national : tous disposent exactement du même outil, et de rien d'autre.

Ce fichier n'a aucun pouvoir. Il ne bloque rien, ne verrouille rien, ne déclenche aucune alarme. C'est un panneau posé sur un terrain sans clôture. Il fonctionne aussi longtemps que celui qui passe décide de le lire.

Des documents parus ces derniers mois montrent ce que deux des plus gros acteurs du secteur ont fait de ce panneau. Et surtout, qu'ils l'ont fait après avoir posé le coût et le bénéfice dans la balance.

Ce qu'ils ont promis à l'Europe

En juillet 2025, la Commission européenne publie un code de bonnes pratiques destiné aux entreprises qui entraînent des modèles d'IA. Deux engagements y sont écrits noir sur blanc. Ne pas contourner les murs payants. Employer des robots collecteurs qui lisent et suivent les instructions du robots.txt.

Vingt et un fournisseurs l'ont signé. Parmi eux, Microsoft et OpenAI.

Ce qu'un dossier judiciaire en dit

Le 17 septembre 2026, un tribunal fédéral de New York a rendu publique une pièce de 92 pages dans le procès que lui intentent le New York Times, le Daily News, The Intercept et deux autres éditeurs. C'est un document de partie, écrit par les avocats des plaignants, et rien de ce qu'il affirme n'a été jugé. Il s'appuie sur des courriels et des documents internes obtenus pendant l'instruction.

Sur les murs payants, il rapporte un échange. Un chercheur d'OpenAI signale au président de l'entreprise, Greg Brockman, l'existence d'« un moyen de contourner le mur payant du nytimes ». Brockman répond, en trois lettres : « ah nice ». Le document montre aussi des captures de la boutique d'assistants d'OpenAI, où l'on trouvait des outils appelés « Bypass Paywall » et « Remove Paywall ».

Sur le robots.txt, le mémorandum décrit une méthode plus simple que la désobéissance : ne pas passer par la porte. En récupérant les articles dans des archives constituées par des tiers, comme Common Crawl, une entreprise obtient le contenu sans jamais visiter le site, donc sans jamais rencontrer le fichier qui lui aurait dit non. Les éditeurs affirment avoir suivi à la lettre les instructions de retrait publiées par les deux entreprises, et avoir continué à voir leurs pages collectées.