

En décembre 2025, le Département d'État américain a interdit de visa cinq Européens, dont l'ancien commissaire Thierry Breton — qualifié de « cerveau » du Digital Services Act — ainsi que des responsables d'ONG comme HateAid et le Center for Countering Digital Hate. Le secrétaire d'État Marco Rubio a explicitement menacé d'élargir cette liste « si d'autres ne changent pas de cap ».
Ce n'est plus de la diplomatie commerciale : c'est de l'intimidation nominative, une logique de représailles personnelles contre des fonctionnaires appliquant des lois votées démocratiquement. Le représentant commercial américain (USTR) a d'ailleurs menacé de cibler des entreprises européennes comme Accenture, Siemens ou Spotify — des sociétés qui n'ont rien à voir avec la régulation numérique — pour faire pression sur Bruxelles.
La même mécanique opère à l'échelle des plateformes. Au Canada, Meta a bloqué tout accès à l'information sur Facebook et Instagram depuis août 2023, en réponse au Online News Act. Résultat documenté : 85 % d'engagement en moins pour les médias canadiens, 11 millions de consultations quotidiennes perdues, des communautés rurales et autochtones coupées de leur seule source d'information.
Dix-huit mois plus tard, la responsable politique de Meta, Rachel Curran, revient avec une offre : rétablir l'accès aux articles à condition que les éditeurs fournissent leur contenu pour entraîner Meta AI, et qu'ils fassent pression sur Ottawa pour abroger la loi. Ricky Sutton, analyste média, qualifie cette proposition de « marché de mafieux » — et la formule colle.
Ce qui relie ces deux situations, c'est la structure même de l'opération : identifier une cible (un régulateur, un pays de taille moyenne), exercer une pression disproportionnée (sanctions personnelles, blocage informationnel), puis poser des conditions qui exigent l'abandon de la souveraineté réglementaire.
Washington vise les fonctionnaires européens pour dissuader l'ensemble de la chaîne d'application du DSA et du DMA. Meta fait du Canada un exemple pour décourager tout pays tenté d'exiger une compensation pour l'utilisation de contenus journalistiques. Dans les deux cas, la menace s'adresse moins à la cible directe qu'à tous ceux qui observent.
La commissaire européenne Teresa Ribera a qualifié ces tactiques de « chantage », affirmant que le cadre réglementaire européen n'était « pas négociable ». Henna Virkkunen a directement contredit les allégations de censure de Zuckerberg. Mais l'effet dissuasif est réel : des eurodéputés s'interrogent sur la sécurité de leurs déplacements aux États-Unis, certains envisageant des téléphones jetables et une hygiène de données renforcée.
Le DMA ne dispose que de 19 agents au lieu des 80 prévus. La résistance européenne existe, mais elle opère avec un quart de ses moyens face à un rapport de force qui mêle désormais tarifs douaniers, sanctions individuelles et lobbying coordonné des GAFAM.
Points de vigilance : La rhétorique du « chantage » peut masquer la complexité réelle des négociations commerciales UE-US. L'Europe a elle-même des intérêts offensifs dans ces discussions (accords énergétiques, soutien à l'Ukraine). Le risque serait de réduire cette confrontation à un simple récit de victimisation européenne, alors que l'enjeu systémique est la capacité de toute démocratie à réguler ses infrastructures informationnelles sans subir de représailles extra-juridiques.
9/10 : Score sur l'échelle des "5 piliers de la liberté", inspiré de l'ouvrage de Timothy Snyder

Et maintenant ?
Face à ces enjeux, plusieurs pistes d'action systémique se dessinent.
🤘 Construire un bouclier juridique transatlantique pour les régulateurs numériques
L'UE, le Canada, l'Australie et les pays engagés dans la régulation des plateformes pourraient formaliser un mécanisme de protection mutuelle des fonctionnaires visés par des sanctions. Le modèle existe dans le droit diplomatique (conventions de Vienne), mais pas encore dans le champ de la régulation numérique. Un tel accord lierait défense de la souveraineté réglementaire et réciprocité : toute sanction contre un régulateur d'un pays membre déclencherait une réponse coordonnée des autres. L'effet de levier vient du nombre — Washington peut intimider un commissaire isolé, pas une coalition de 15 juridictions.
On saura que ça marche quand un pays imposera des contre-mesures proportionnelles en réponse à des sanctions visant les régulateurs numériques d'un pays allié.
✊ Cibler le pilier publicitaire de Meta par un audit collectif des annonceurs canadiens
Plutôt que d'affronter Meta sur le terrain législatif — où la plateforme contrôle l'accès —, les éditeurs canadiens pourraient s'allier aux annonceurs pour documenter la baisse de qualité informationnelle sur Facebook depuis le blocage de l'information. L'enjeu : démontrer que l'environnement publicitaire de Meta au Canada s'est dégradé (désinformation, contenus de substitution de moindre qualité) et que les annonceurs paient pour un contexte dévalorisé. Le levier est financier : les 200 milliards de revenus publicitaires de Meta dépendent de la confiance des annonceurs dans la qualité de l'environnement éditorial.
On saura que ça marche quand des annonceurs canadiens conditionneront publiquement leurs achats sur Facebook à la restauration de contenus informationnels vérifiés.
💪 Documenter et cartographier les pressions sur les régulateurs pour créer un effet Streisand
Chaque sanction, chaque menace personnelle, chaque tentative d'intimidation peut être versée dans un registre public — un « tracker des pressions » tenu par des organisations comme Tech Policy Press (qui le fait déjà), EDRi ou Access Now. L'effet de levier est paradoxal : plus les sanctions sont documentées et publicisées, plus elles renforcent la légitimité des régulateurs visés et l'adhésion publique aux cadres réglementaires qu'elles cherchent à détruire. Thomas Régnier, porte-parole de la Commission, l'a résumé d'une formule : « Ça fait du bien de se sentir en sécurité en Europe. »
On saura que ça marche quand le soutien public à l'application du DSA/DMA augmentera dans les sondages européens après chaque vague de pressions américaines.
Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.
Si tu connais des exemples réels qui vont dans ce sens — ou des contre-exemples qui méritent d'être documentés — partage-les en commentaires et discutons-en ensemble sur Discord !



