
Le terme circule depuis fin 2025 dans les cercles de recherche sur la gouvernance numérique : « Authoritarian Stack ». Derrière ce nom, un projet porté par Francesca Bria, Honorary Professor à l'UCL Institute for Innovation and Public Purpose à Londres, et financé par la fondation Rosa-Luxemburg. Son ambition : cartographier un système de contrôle privatisé qui s'étend des plateformes cloud aux drones autonomes, en passant par l'intelligence artificielle, les satellites et l'infrastructure monétaire.
Le projet repose sur une base de données ouverte : plus de 250 acteurs, des milliers de connexions vérifiées, 45 milliards de dollars de flux financiers documentés. Pas un pamphlet — un travail d'investigation structuré en trois volets : un long-format visuel, une cartographie interactive des réseaux de pouvoir, et un syllabus politique annoté.
L'intégration verticale du pouvoir
Ce que le projet décrit n'est pas une théorie du complot. C'est une architecture documentée. Peter Thiel (Palantir), Elon Musk (SpaceX, Starlink), Marc Andreessen et David Sacks occupent des positions qui traversent simultanément le capital-risque, les contrats publics, l'infrastructure critique et l'influence politique directe.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En août 2025, l'armée américaine a consolidé 75 contrats Palantir en un accord-cadre unique plafonné à 10 milliards de dollars sur dix ans. En avril 2025, le service d'immigration ICE a attribué 30 millions de dollars à Palantir pour développer « ImmigrationOS », une plateforme de suivi et d'expulsion. L'action Palantir a progressé de 130 à 150 % sur l'année 2025.
Ce n'est pas seulement une question de contrats. C'est une question de qui écrit les règles. Le programme Detachment 201, lancé en 2025, commissionne directement des cadres de la tech comme officiers de réserve de l'armée américaine. Parmi les premiers lieutenants-colonels : le directeur technique de Palantir, celui de Meta, et le responsable produit d'OpenAI. La porte tournante entre industrie et gouvernement n'est plus une métaphore — c'est un organigramme.
Les conflits d'intérêts comme architecture
Le cas de Stephen Miller illustre la mécanique. En tant que Deputy Chief of Staff de la Maison Blanche, Miller a piloté les politiques d'immigration les plus agressives de l'administration Trump. Parallèlement, il détient entre 100 000 et 250 000 dollars d'actions Palantir — placées dans un compte de courtage au nom de l'un de ses enfants mineurs, selon le Project on Government Oversight (POGO). La même entreprise dont le cours s'envole à mesure que les contrats ICE se multiplient.
En amont, le financement politique. Peter Thiel a injecté 15 millions de dollars dans le Super PAC de J.D. Vance lors de sa campagne sénatoriale de 2022 en Ohio — le plus gros don individuel jamais enregistré pour une élection au Sénat, selon OpenSecrets. Vance est aujourd'hui vice-président des États-Unis.
Le projet identifie cinq couches dans cette architecture : doctrine, régulation, capital, infrastructure et secteurs clés. Chacune se renforce mutuellement. L'idéologie — que les chercheurs rattachent au « Dark Enlightenment », à l'« effective accelerationism » et au « crypto-anarcho-capitalisme » — ne reste pas cantonnée aux essais philosophiques. Elle se traduit en contrats, en postes gouvernementaux, en infrastructures.
Ce que ça change pour l'Europe
Le volet européen du projet est peut-être le plus dérangeant. Non pas parce que l'Europe reproduit le modèle américain, mais parce qu'elle en devient dépendante sans toujours le mesurer.
En novembre 2023, le NHS britannique a attribué un contrat de 330 millions de livres sur sept ans à Palantir pour sa Federated Data Platform — une plateforme censée connecter les données de santé de 240 organisations du NHS. Moins d'un tiers des hôpitaux concernés l'utilisaient mi-2025, et le gouvernement britannique étudiait la possibilité d'activer une clause de sortie.
En Allemagne, le géant de l'armement Rheinmetall a signé en juin 2025 un partenariat avec Anduril — fondée par Palmer Luckey, un autre protégé de Thiel — pour produire des drones autonomes destinés aux armées européennes. Le partenariat est présenté comme un modèle de « souveraineté partagée ». Mais l'architecture logicielle reste américaine.
En Italie, une négociation autour d'un contrat Starlink de l'ordre de 1,5 milliard de dollars pour les communications sécurisées du gouvernement a provoqué une crise politique début 2025. La controverse s'est intensifiée quand Musk a publiquement soutenu l'AfD allemande en décembre 2024, appelant les électeurs à voter pour le parti d'extrême droite — tout en contrôlant une infrastructure satellitaire dont plusieurs gouvernements européens dépendent pour leurs communications militaires.
La question que pose le projet
Le projet Authoritarian Stack ne prétend pas que la démocratie américaine est morte. Il documente un mécanisme : quand les mêmes acteurs contrôlent l'infrastructure cloud, les modèles d'IA, les contrats militaires, le financement politique et les postes gouvernementaux, la distinction entre service public et intérêt privé s'efface. Et quand cette infrastructure s'exporte, elle transporte avec elle les rapports de pouvoir qui l'ont façonnée.
Les chercheurs formulent ce constat : ces acteurs ne cherchent plus à convaincre les électeurs — ils construisent l'alternative à la délibération démocratique. Le contrôle passe par l'infrastructure, pas par le bulletin de vote.
Cela ne signifie pas que la situation est irréversible. La résistance britannique au contrat NHS-Palantir, les blocages politiques italiens sur Starlink, les protestations massives en Allemagne contre l'ingérence de Musk montrent que la dépendance peut être contestée quand elle est nommée et documentée.
C'est précisément ce que fait ce projet : nommer, cartographier, rendre contestable. Le reste appartient aux institutions, aux parlements, aux coalitions qui sauront — ou non — en tirer les conséquences.
Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

