Avant/Après : vingt ans d'amour-haine avec Twitter (X)

Même plateau, même média, 20 ans plus tard. J'avais perçu l'horizontalité et l'usage politique. Je n'avais pas vu arriver la capture algorithmique et la différence fondamentale "liberté d'expression" et "droit à être entendu".

16 mars 2026
Avant/Après : vingt ans d'amour-haine avec Twitter (X)

En 2009, Twitter avait 3 ans et j'étais community manager à la RTBF. Un journaliste de la maison m'avait interviewé pour un sujet sur ce drôle de réseau qui grandissait de 10.000 membres par jour. Vingt ans après la création de Twitter, la même RTBF m'invite sur le plateau du JT pour faire le bilan. Mêmes caméras, même média. Pas la même lucidité.

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Ce que j'avais aperçu

En 2009, je disais que « tous les communicants, toutes catégories de professionnels, les journalistes bien sûr, mais aussi les gens dans la communication, les politiques » allaient s'emparer de Twitter. Obama commençait à peine à l'utiliser. Les politiques belges n'y étaient pas encore. L'intuition était juste : l'outil allait devenir un canal de communication politique majeur — de la campagne Obama au Capitole de janvier 2021, en passant par le printemps arabe.

Je voyais aussi l'horizontalité comme une rupture. « C'est la première fois que l'information peut circuler aussi rapidement, en temps réel et de manière très plate. Un étudiant peut interpeller un politique. Un citoyen peut répondre à un journaliste. » Le crash d'avion à Amsterdam, dont la première image avait circulé via Twitter avant toute agence de presse, confirmait que quelque chose de structurel était en train de changer dans la chaîne de l'information.

Sur l'amplitude du phénomène, je ne m'étais pas trompé. Twitter a effectivement reconfiguré la façon dont l'actualité se produit, se vit et se commente — en temps réel, sans intermédiaire.

Ce que je n'avais pas vu arriver

En 2009, le reportage présentait Twitter comme « gratuit et refusant la publicité ». Facebook proposait 500 millions de dollars pour le racheter. Personne ne savait comment cette plateforme allait gagner de l'argent, et honnêtement, ça ne semblait pas très grave. L'horizontalité suffisait comme promesse.

Ce que je n'avais pas anticipé, c'est que cette horizontalité allait être capturée. Pas par la publicité classique, mais par un modèle bien plus pernicieux : l'engagement algorithmique. À partir de 2015-2016, le filtrage de l'information n'est plus chronologique — ce n'est plus « la dernière info arrive en premier ». Un algorithme décide ce que vous voyez, et derrière cet algorithme, des individus choisissent ce qui polarise.

En 2009, « tout le monde peut dire ce qu'il veut en temps réel » était une promesse. En 2026, « tout le monde peut dire n'importe quoi à n'importe quel moment » est un constat. Les mêmes mots, le sens a basculé.

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Ce qui a changé dans ma grille de lecture

Vingt ans d'observation m'ont appris à faire une distinction que je ne faisais pas en 2009 : la différence entre la liberté d'expression et le droit à être entendu. On peut s'exprimer, prendre position, commenter — ça ne fait pas une vérité. Ce qui a changé avec l'algorithmisation, c'est qu'une opinion peut être amplifiée massivement, non pas parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle génère de l'engagement. Une étude publiée dans Nature l'a documenté : la fausse information circule plus vite que l'information vérifiée. Et surtout quand quelqu'un gagne de l'argent en la faisant circuler.

L'autre chose que je formule différemment aujourd'hui : la polarisation n'est pas un bug, c'est un choix de design. Sur le plateau, j'ai utilisé l'image du fabricant de télévision qui déciderait quelles sont les trois premières chaînes de votre poste — et qui les choisirait uniquement parce qu'elles génèrent du conflit. L'information existe toujours, mais il faut aller la chercher à la chaîne 150. Ces plateformes font le choix de l'engagement, pas de la véracité. Ce n'est pas la technologie qu'il faut remettre en cause, ce sont ceux qui décident comment elle fonctionne.

Et puis il y a la question du rachat par Elon Musk. Quand on est une institution, un média, un élu, rester sur X, c'est un acte qui dit quelque chose. On utilise une plateforme dont le propriétaire soutient ouvertement l'extrême droite en Allemagne, s'ingère dans la politique britannique, et dont le modèle repose sur la confrontation. On ne peut pas l'empêcher, mais il faut savoir où on met les pieds.

Et maintenant ?

J'ai quitté Twitter il y a 5 ans. Je continue à y faire quelques tests programmatiques (publications automatisées) pour tester des workflows, mais je n'y "écoute" plus rien. Pour le reste, je n'ai pas de boule de cristal, et vingt ans d'observation m'ont au moins appris ça : prédire l'avenir des plateformes est un exercice à haut risque. Mais quelques pistes concrètes se dessinent tout de même.

💪 Comprendre la mécanique avant de choisir ses outils. La première chose qu'on peut faire, individuellement, c'est comprendre comment fonctionne le tri algorithmique de la plateforme qu'on utilise. Ce n'est pas un flux neutre. Quelqu'un décide ce qu'on voit en premier, et ce quelqu'un a un intérêt financier à nous garder en colère ou fascinés. Cette conscience-là change la façon dont on consomme ce qu'on lit.

🤘 La décentralisation n'est plus une utopie de geeks. Des alternatives comme Mastodon permettent de décentraliser la propriété des tuyaux. Ce ne sont pas des plateformes parfaites, mais elles reposent sur un principe différent : personne ne possède la place publique. Pour les institutions et les médias qui ont quitté X ces derniers mois, c'est une piste à prendre au sérieux — pas comme un exil, mais comme une diversification de leur présence.

Quitter ou rester est un choix éthique, pas technique. Pour les médias, les institutions publiques, les élus : la question n'est plus « est-ce que X est utile ? » mais « qu'est-ce que ma présence sur cette plateforme légitime ? ». Des ministères, des rédactions, des universités ont déjà fait ce choix. Ça ne résout pas tout, mais ça déplace le rapport de force — et ça prive la plateforme d'une partie de sa crédibilité institutionnelle.


En 2009, j'étais enthousiaste et j'avais raison de l'être — l'horizontalité de Twitter a réellement changé la donne. En 2026, je suis plus prudent, et j'ai probablement raison de l'être aussi. Ce qui me rassure, c'est que la question n'est plus « faut-il utiliser les réseaux sociaux ? » mais « à quelles conditions, et selon quelles règles ? ». C'est une meilleure question.

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