
Le 20 février 2026, Juan Carlos Muñoz, alors ministre chilien des télécommunications, apprend par email que son visa diplomatique américain est annulé. Motif officiel : des activités ayant « compromis des infrastructures télécoms critiques ». Son crime ? Avoir évalué, dans le cadre de ses fonctions légales, une proposition de 500 millions de dollars de China Mobile pour relier Valparaíso à Hong Kong par un câble sous-marin de 20 000 kilomètres.
La sanction a produit son effet immédiat : deux jours après une convocation à l'ambassade américaine à Santiago, le ministère chilien a retiré son approbation initiale du projet, invoquant « une erreur technique ». L'ancien président Boric a ensuite confirmé avoir ordonné ce retrait sous pression américaine. Le câble Chile-China Express aurait été le premier lien direct entre l'Amérique latine et l'Asie — alors que chaque pays côtier d'Amérique du Sud est déjà connecté aux États-Unis via des câbles sous-marins contrôlés par Alphabet, Meta et Amazon.
"La diversification des sources de communication numérique est essentielle pour prévenir les pannes potentielles causées par des facteurs géopolitiques ou autres. La sanction du Département d'État contre des fonctionnaires chiliens pour l'exercice de leurs fonctions, conformément à la loi, a créé un précédent et s'est aventurée en territoire inconnu. [traduit de l'anglais]"
— Jorge Heine, Ancien diplomate chilien, chercheur en relations internationales
Cette asymétrie est au cœur du problème. Depuis une décennie, les géants technologiques américains ont progressivement capté le marché des câbles sous-marins, initialement partagé entre opérateurs télécoms, fournisseurs de contenu et États. Le câble Humboldt de Google, qui reliera le Chili à l'Australie d'ici 2027, s'inscrit dans cette logique : selon l'ancien diplomate Jorge Heine, les accords de renseignement entre les États-Unis et l'Australie signifient que le trafic de données sud-américain vers l'Asie-Pacifique restera sous contrôle américain. Le précédent brésilien après les révélations Snowden — le câble EllaLink vers l'Europe pour contourner les États-Unis — illustre qu'une alternative est possible.
Le Chili se retrouve pris entre deux logiques contradictoires : la Chine est son premier partenaire commercial, mais Washington traite désormais toute infrastructure numérique reliant l'Amérique latine à Pékin comme une menace à la sécurité régionale. La révocation de visas de fonctionnaires exerçant leurs attributions légales marque un glissement : ce n'est plus seulement la technologie chinoise qui est ciblée, mais la capacité souveraine des États à évaluer leurs options d'infrastructure.
Points de vigilance
La rhétorique de la souveraineté numérique peut masquer un simple arbitrage entre dépendances (américaine vs chinoise). La diversification d'infrastructure ne garantit pas l'indépendance si les deux options restent contrôlées par des acteurs étrangers. Le cas brésilien (EllaLink) montre qu'une troisième voie existe, mais requiert des capacités industrielles que l'Amérique latine ne possède pas encore.
Et maintenant ?
- 🤘 Construire un consortium latino-américain de câbles sous-marins à gouvernance partagée
Chili, Brésil, Pérou et Argentine disposent chacun de projets d'infrastructure numérique fragmentés. Une structure juridique commune — sur le modèle du consortium EllaLink UE-Brésil — permettrait de mutualiser les coûts de déploiement, de négocier collectivement avec les opérateurs et de réduire la surface de pression diplomatique bilatérale. L'effet de levier : un consortium de quatre pays pèse différemment face à Washington ou Pékin qu'un État isolé.
→ On saura que ça avance quand au moins trois gouvernements sud-américains auront signé un accord-cadre pour une infrastructure de câble à propriété partagée, avec un mécanisme de gouvernance indépendant des opérateurs privés.
- 💪 Documenter et publier la cartographie des propriétaires de câbles sous-marins par région
La concentration de l'infrastructure sous-marine entre Alphabet, Meta et Amazon est peu visible pour les décideurs politiques et le grand public. Des chercheurs, journalistes et organisations comme TeleGeography ou l'EFF pourraient produire et maintenir une cartographie publique actualisée des propriétaires, des accords de surveillance associés et des points de concentration. Cette transparence crée une base factuelle pour les débats parlementaires sur la souveraineté numérique.
→ On saura que ça marche quand un parlement national citera explicitement cette cartographie dans un débat législatif sur l'infrastructure numérique.
- ✊ Exiger la publication des accords de surveillance liés aux câbles sous-marins via des recours en transparence
Les accords de renseignement entre États-Unis et Australie qui conditionnent le câble Humboldt de Google ne sont pas publics. Des organisations comme Access Now, la Fundación Karisma ou l'EFF pourraient coordonner des demandes d'accès à l'information dans plusieurs pays simultanément, ciblant les ministères des télécommunications et les régulateurs. L'objectif : forcer la divulgation des clauses de surveillance intégrées aux accords d'infrastructure, en s'appuyant sur les législations nationales de transparence administrative.
→ On saura que ça marche quand un gouvernement sera contraint de publier les clauses de surveillance d'un accord d'infrastructure numérique suite à un recours juridique abouti.
8/10 : Score sur l'échelle des "5 piliers de la liberté", inspiré de l'ouvrage de Timothy Snyder

Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.
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