Une carte des sous-traitants d'ICE fait fuir les clients de leur banque, le DHS la range parmi les menaces terroristes

Une carte des sous-traitants d'ICE fait fuir les clients de leur banque, le DHS la range parmi les menaces terroristes

Laura Berlin n'a divulgué aucun document confidentiel : sa carte des sous-traitants d'ICE est faite de registres publics. Deux communes du New Jersey ont retiré 355 millions de dollars de la banque qu'elle a identifiée. En février, le renseignement intérieur l'a classée ressource pour extrémistes.

En avril 2025, Laura Berlin regarde des images d'hommes transférés vers une prison salvadorienne sans procédure régulière, et se pose deux questions de propriété : à qui appartiennent les avions affrétés, à qui appartiennent les centres où ces hommes ont transité en chemin. Seize mois plus tard, la réponse qu'elle a construite figure dans un bulletin de renseignement du Department of Homeland Security, classée sous le même code que les vidéos de décapitation de l'État islamique, selon l'enquête de Nick Penzenstadler pour USA TODAY, qui a obtenu le document.

A mom’s website shows who profits from ICE. Why Feds call it a ‘threat’
A Texas stay-at-home mom created a website showing companies profiting from ICE. It led to hundreds of protests. Feds called the site a “national threat.”

Entre les deux, aucune fuite, aucun document confidentiel, aucune source interne. Des dépôts d'entreprises et des registres ouverts à quiconque sait où regarder.

Ce qu'elle a trouvé était à la disposition de tout le monde

Berlin vient de la communication associative. Elle construit une carte Google interactive, « Who is Profiting from ICE? », publiée sur boycottcitizens.org, qui situe les entreprises, les services de police et les élus reliés à l'agence d'immigration américaine.

Deux noms remontent d'emblée : GEO Group et CoreCivic, attributaires de près de 1 milliard de dollars de contrats ICE sur la première année de la politique migratoire de 2025. Personnel des centres de rétention, lits pour y loger les personnes retenues, bracelets électroniques pour celles qui attendent leur audience en liberté sous caution.

Boycott Citizens Bank
Tell Citizens Bank to stop supporting the ICE detention companies CoreCivic and GEO Group.

Rien de tout cela n'était caché. Les deux entreprises sont cotées, leurs contrats fédéraux sont publiés, leurs comptes déposés. La question de Berlin porte ailleurs : Wells Fargo et Bank of America s'étaient engagés à cesser de travailler avec elles, alors qui prête encore ?

La réponse était dans les dépôts d'entreprises : Citizens Bank, établissement du Rhode Island, plus de 1 000 agences sur la côte Est, 233,8 milliards de dollars d'actifs au 30 juin 2026.

Chaque maillon de cette chaîne existait publiquement. Aucun n'était relié aux autres dans un objet qu'on consulte en trente secondes.

Du sous-traitant au prêteur, puis aux dépôts

Le site attire d'abord peu de monde. Un groupe d'organisateurs de Boston le trouve et fonde la De-ICE Citizens Bank Coalition.

Leur première manifestation devant une agence Citizens est prévue le 7 janvier. Le même matin, dans une rue enneigée de Minneapolis, un agent d'ICE tue Renée Good. Le trafic du site passe de quelques milliers de visites à près de 10 millions.

Suivent 70 manifestations en mars, 140 en juin dans 17 États, des panneaux publicitaires au Rhode Island et en Pennsylvanie, une banderole tractée au-dessus du Citizens Bank Park de Philadelphie pendant le match des étoiles de la ligue de baseball. Le basculement ne vient pourtant pas de là : il vient des dépôts publics. En juin, Jersey City annonce le retrait de 265 millions de dollars, en citant Delaney Hall, le centre de rétention de Newark exploité par GEO. Le 14 juillet, Montclair vote 90 millions supplémentaires. 355 millions de trésorerie communale quittent une banque parce qu'une carte a rendu visible ce qu'elle finançait.

Ce que la banque dit, ce que la banque fait

Trois jours après le vote de Montclair, Citizens annonce dans un billet non signé la fin de ses relations avec les deux sous-traitants, et récuse toute influence de la campagne : décision commerciale, circonstances de marché modifiées, aucun changement d'appréciation sur le modèle d'affaires de ces entreprises. La banque a décliné toute interview.

Deux faits soutiennent en partie cette version. CoreCivic venait de revendre deux établissements californiens au DHS, ce qui libérait plus de 1,5 milliard de dollars et réduisait d'autant son besoin de crédit bancaire. Et le régulateur des banques nationales avait mis en cause neuf grands établissements pour avoir restreint l'accès aux services financiers de secteurs légaux, en citant nommément l'exploitation de prisons privées.

Savoir si la campagne a « forcé » la banque est donc une question à laquelle les sources disponibles ne répondent pas. Le résultat, lui, est net : deux sous-traitants de l'agence d'immigration ont perdu leur dernier grand prêteur, et 355 millions de dépôts publics ont changé d'établissement.

Quand la lisibilité devient l'objet du litige

En février 2026, le DHS diffuse aux polices locales et aux services fédéraux un bulletin de renseignement qui vise nommément le site de Berlin. Le document annonce que des acteurs hostiles à ICE, y compris des extrémistes anarchistes locaux, pourraient faire dégénérer une action directe par ailleurs pacifique en actes de vandalisme. Il est classé HSEC SIN 8, un code que le ministère réserve aux menaces terroristes intérieures et qu'il a employé pour des vidéos de décapitation de l'État islamique et des engins explosifs improvisés.

Le même document concède, en lettres rouges, qu'une partie des informations qu'il rassemble décrit des activités protégées par le Premier Amendement. Il a été obtenu par l'organisation de transparence Property of the People. La police de Philadelphie, qui a transmis l'information au DHS, indique que ces bulletins servent à repérer des menaces émergentes et non à qualifier de criminelle une activité légale. Le ministère, lui, n'a pas répondu sur ce bulletin précis : les informations remontées par les partenaires locaux, dit un porte-parole, aident à affiner la vision nationale de la menace.

Berlin dit avoir eu l'estomac noué, puis avoir ri de l'absurdité de la chose. Elle ajoute que ces informations proviennent des propres bases de données du gouvernement, et juge inquiétant que le ministère présente comme potentiellement menaçant un outil destiné à rendre des archives publiques plus accessibles.

Aucune des réactions officielles ne conteste l'exactitude de la carte. Le litige ne porte pas sur les faits, il porte sur leur accessibilité. La même mécanique s'était déjà appliquée à DeFlock, qui cartographie les lecteurs automatiques de plaques, et aux assignations administratives visant les comptes anonymes qui documentent les opérations d'ICE. À chaque fois, l'attaque ne vise pas la véracité de la compilation mais l'existence de l'agrégat.

Et le mouvement se joue simultanément à l'autre bout de la chaîne. D'un côté, agréger du registre public devient un signalement de renseignement ; de l'autre, couper une relation bancaire pour un motif de réputation devient un risque réglementaire. Le levier est saisi aux deux extrémités : la lisibilité en amont, le retrait de consentement financier en aval.

Une réserve sur le récit lui-même, que l'enquête ne lève pas : USA TODAY nomme Laura Berlin tout en la décrivant comme une mère texane anonyme. Le journal n'explique pas cette coexistence, et il n'y a pas lieu de la trancher ici.

La carte ne s'arrête pas aux opérateurs de rétention. Elle recense aussi les contrats d'ICE avec AT&T, Comcast, Dell, Deloitte, FedEx, Motorola et Palantir, et plus de 450 candidats à des mandats électifs ayant reçu de l'argent des trois principaux sous-traitants de l'agence, jusqu'à près de 80 pour la seule Arizona. Une bonne partie de ces entreprises opèrent aussi en Europe, et la question de savoir ce qu'une filiale belge de Palantir vient chercher se pose dans les mêmes termes : celui des pièces déposées, pas celui des intentions déclarées.


Et maintenant ?

Face à ces enjeux, plusieurs pistes d'action systémique se dessinent.

🤘 Refaire l'exercice sur un opérateur européen, et publier la méthode plutôt que la conclusion.

La matière existe de ce côté-ci de l'Atlantique : les comptes annuels et les sûretés déposés à la Centrale des bilans, les actes de sociétés publiés au Moniteur belge, les marchés attribués au Bulletin des adjudications. Une coalition de journalistes locaux, de juristes de marchés publics et d'associations peut remonter la même chaîne : qui exploite, qui finance, qui dépose. La valeur du travail réside autant dans la méthode publiée, impasses comprises, que dans le résultat, parce qu'une méthode se réplique et qu'un résultat vieillit.

On saura que ça avance quand une première cartographie de ce type sera reprise et corrigée par ses lecteurs plutôt que consultée passivement, et qu'un conseil communal citera une pièce de registre plutôt qu'un article de presse dans un débat de trésorerie.

Traiter les dépôts publics comme un instrument de politique, pas comme un détail de gestion.

Ce sont deux votes municipaux, et non les manifestations, qui ont déplacé le rapport de force américain. Une commune choisit sa banque, connaît le montant de sa trésorerie et peut demander à son établissement quelles activités il finance. La question est documentable et la réponse, ou son absence, l'est tout autant.

On saura que ça marche quand des collectivités européennes poseront la question à l'attribution du marché bancaire plutôt qu'après, et quand le refus de répondre deviendra à son tour une information publiable.

💪 Savoir ce que finance son propre dépôt.

Un compte courant est un prêt consenti à un établissement, dont le titulaire ignore presque toujours l'usage. Poser la question à sa banque, individuellement, ne fait pas bouger un bilan. Mais la réponse obtenue, ou le silence, devient une donnée comparable dès qu'elle est partagée.

On saura que ça compte quand les réponses des banques à ces demandes commenceront à circuler dans des recensements ouverts, exactement comme les contrats l'ont fait aux États-Unis.


Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.