Le 3 mars, l’European Fact-Checking Standards Network a publié un rapport au titre sans détour : The Great Retreat. Le constat est net : depuis l’élection de Trump, les plateformes américaines ont massivement désinvesti de la vérification des faits. Google a coupé ses snippets de fact-checking. Meta a mis fin à son programme de vérification par des tiers. X a fait mieux — ou pire : son programme de monétisation rémunérait des comptes partageant des vidéos de guerre générées par IA sans étiquetage. Un opérateur au Pakistan gérait 31 comptes pour engranger de l’argent sur de faux contenus de guerre. X a suspendu les paiements — quand le scandale est devenu trop visible.
Tu vois le problème ? La factualité n’est pas un concept abstrait. C’est une infrastructure. Elle se finance, elle s’entretient, elle se défend. Et cette semaine, elle a été attaquée sur quatre fronts simultanés.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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@davanac
Premier front : le désinvestissement. Les plateformes coupent les budgets de vérification au moment précis où l’IA générative rend la désinformation quasi gratuite à produire. L’asymétrie est vertigineuse.
Deuxième front : l’instrumentalisation. OpenAI a embauché Chris Lehane, l’architecte de la victoire politique de l’industrie crypto en 2024 — assignations, menaces juridiques, Super PAC. Son arsenal n’est pas fait pour débattre. Il est fait pour faire taire.
Troisième front : la criminalisation. Le Kremlin bannit Telegram et criminalise rétroactivement des pratiques ordinaires — un message, une photo, une chanson — transformant le quotidien en délit. De l’autre côté de l’Atlantique, la droite américaine a trouvé une méthode plus feutrée : interdire quatre mots dans les universités — diversité, équité, inclusion, culture. Pas besoin de loi formelle. La peur du licenciement suffit. L’autocensure fait le reste.
Quatrième front : la destruction physique. L’Iran frappe des centres de données AWS aux Émirats — premier cas documenté d’attaque militaire contre un fournisseur de cloud. Deux zones de disponibilité hors service, des pannes en cascade au Moyen-Orient. La factualité a besoin de serveurs. Et les serveurs sont devenus des cibles.
Et pendant que la factualité est attaquée de l’extérieur, l’industrie des médias se fracture de l’intérieur. En France, chez Prisma Media, (groupe Bolloré), l’IA génère déjà 40% des articles — et 200 à 250 personnes sont poussées vers la sortie, soit près de 30% des effectifs.
En Belgique, Mediahuis prend le chemin inverse : des agents IA gèrent les dépêches routinières pour que ses 2 000 journalistes se concentrent sur ce qu’Ana Jakimovska, responsable IA du groupe, appelle le « signature journalism » — l’investigation, le terrain, les portes sur lesquelles on frappe.
Même technologie, instructions opposées. C’est la question posée sur le plateau de BX1 cette semaine : le vrai enjeu n’est pas de produire plus, mais de savoir qui donne les instructions.
Heureusement, certains choisissent encore de les donner aux bonnes personnes. L’EFCSN propose trois leviers : renforcer l’application du DSA, créer un fonds européen indépendant pour financer la vérification, et bâtir une base de données centralisée pour entraîner l’IA sur des vérifications humaines. En Espagne, Maldita.es démontre qu’une petite équipe armée d’outils OSINT peut démanteler des réseaux de désinformation internationaux sur Facebook et TikTok. Et à Kyiv, l’unité d’investigation du Kyiv Independent, trois ans après sa création, produit des preuves judiciaires de niveau international contre les crimes de guerre russes. Les victimes documentent leurs bourreaux.
La question n’est plus de savoir si la factualité est attaquée — c’est acquis. La question, c’est qui finance encore sa défense — et qui choisit d’armer les journalistes plutôt que de les remplacer.
Et toi, cette semaine, tu as payé pour de l’information vérifiée ?
🎯 À lire absolument cette semaine
🛡️ La grande retraite : quand les plateformes abandonnent la vérification
Le rapport de l’EFCSN documente méthodiquement comment Google, Meta et les grandes plateformes ont désinvesti de la lutte contre la désinformation depuis 2024. Le constat chiffré est accablant. Mais ce qui le distingue, c’est la riposte proposée : un fonds européen indépendant et une base de données centralisée pour que l’IA apprenne à partir de vérifications humaines — pas l’inverse. Un document de référence pour quiconque s’intéresse à l’avenir de l’information en Europe.

🎯 Kyiv Independent : quand les victimes documentent les crimes de guerre
Trois ans après sa création, l’unité d’investigation du Kyiv Independent prouve qu’un média local peut produire des preuves judiciaires de niveau international. Leurs enquêtes sur les crimes de guerre russes sont devenues des pièces à conviction — une démonstration que le journalisme d’investigation reste le meilleur rempart contre la réécriture de l’histoire en temps réel.
🔗 Lire l’article du Kyiv Independent

🔍 Maldita.es : l’OSINT comme arme anti-désinformation
L’organisation espagnole de fact-checking dévoile ses méthodes pour traquer les réseaux de désinformation internationaux sur Facebook et TikTok. Ce qui frappe : la modestie des moyens face à l’ampleur des résultats. Quelques analystes, des outils open source et une méthodologie rigoureuse — un modèle reproductible pour toute rédaction qui refuse de capituler devant le volume.

⚡ Les pistes d’action concrètes
🎯 Quick win (ce mois-ci)
Tester les méthodes OSINT de Maldita sur un contenu douteux L’organisation a ouvert ses méthodes d’enquête. Avant de partager une vidéo de conflit, une vérification image inversée prend 30 secondes. Le rapport coût-impact est imbattable. → Source : Indicator — Maldita.es
🌱 Long terme (1-2 ans)
Soutenir la création du fonds européen de vérification L’EFCSN propose un fonds indépendant — ni étatique, ni corporate — pour financer la vérification des faits en Europe. C’est la pièce manquante entre le DSA qui fixe les règles et les fact-checkers qui manquent de moyens. À surveiller et à soutenir politiquement. → Source : EFCSN — Roadmap
📚 Si tu les as manqués
• TikTok vs l’Irlande : 530 millions d’euros pour transfert de données vers la Chine — L’amende record pourrait forcer TikTok à couper ses liens avec Pékin pour rester en Europe. Le RGPD montre ses dents.

• 529 millions de dollars de paris sur l’attaque iranienne — Six comptes ont empoché 1 million de dollars grâce à des informations potentiellement privilégiées sur Polymarket. Quand la guerre devient un produit financier.
• Le smartphone finlandais Jolla défie iOS et Android — 10 000 précommandes pour un téléphone sous Linux, assemblé en Europe, avec composants détachables. La méfiance envers la Big Tech américaine crée un marché.

• Burger King note la “gentillesse” de ses employés par IA — L’IA “Patty” évalue en continu les employés via leurs casques dans 500 restaurants pilotes. La surveillance algorithmique descend dans le fast-food.
🎬 Backstage
Cette semaine, j’étais invité sur BX1 pour débattre de l’avenir du journalisme face à l’IA. Le cas Prisma vs Mediahuis illustre exactement la ligne de fracture que j’y ai décrite : d’un côté une machine à remplir les tuyaux, de l’autre un outil qui libère les journalistes pour aller documenter le réel. La différence ne tient pas à la technologie — elle tient à celui qui écrit le cahier des charges.
Côté infrastructure maison : j'ai arrêté de publier sur X. Elon Musk exige désormais de payer pour utiliser son API — la même plateforme qui rémunérait la désinformation de guerre il y a encore quelques jours. Quand une plateforme monétise le mensonge et facture la factualité, le choix se fait tout seul.
L'autre bonne nouvelle : on a franchi le cap du 1 million d'impressions sur LinkedIn, 2.000 nouveaux abonnés et 12.000 interactions depuis le 1er janvier. Not bad 😎
Merci à celles et ceux qui partagent, commentent et challengent cette approche. Et merci à toi aussi, évidemment, pour ta confiance. Tu fais partie des 380 privilégiés qui reçoivent tous les dimanches mes élucubrations leur boite mail ! 😅🥰🙏



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Damien
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