Les auditeurs de la RTBF et du Soir ont choisi leur mot de l'année 2025. Pas "IA", pas "deepfake", pas "algorithme" — technofascisme. Ce choix dit quelque chose de profond : le grand public commence à comprendre que le numérique n'est pas neutre. Qu'il est politique. Et que ce qui se joue en ce moment dépasse largement la question de savoir si ton fil d'actualité te montre des chatons ou des complots.
La preuve la plus spectaculaire nous vient d'un document de 60 pages qui circule dans les cercles du pouvoir à Washington. Son auteur, Curtis Yarvin, théoricien néoréactionnaire et mentor intellectuel de figures comme JD Vance et Peter Thiel, y expose un projet qu'il ne prend même plus la peine de déguiser.
Il veut créer un "hard party" — un parti dur — appuyé sur une application mobile capable de mobiliser des millions de militants comme une armée numérique. Arnaud Miranda, qui a traduit et analysé ce texte pour Le Grand Continent, résume : il s'agit de "réinventer le fascisme et de mettre la Silicon Valley à son service."
Pour la première fois, la vocation fasciste du projet néoréactionnaire n'est plus suggérée — elle est explicitement revendiquée.
Tu te dis peut-être que c'est un délire marginal. Sauf que Yarvin était l'invité d'honneur informel du "Coronation Ball" lors de l'investiture de Trump en janvier 2025. Sauf que ses idées infusent directement dans l'administration actuelle. Sauf que les tarifs douaniers de Trump, le blocage de l'ICC par Microsoft, la purge des scientifiques fédéraux — tout cela suit le script qu'il a écrit il y a des années.
Face à ce tableau, une question s'impose : que peut-on faire ?
Cory Doctorow, activiste de l'Electronic Frontier Foundation depuis 24 ans, a donné sa réponse lors du Chaos Communications Congress à Hambourg fin décembre. Et elle est contre-intuitive. Pour lui, l'ère Trump représente une opportunité historique pour le reste du monde. Pourquoi ? Parce que pendant des décennies, les États-Unis ont utilisé les accords commerciaux pour interdire au monde entier de "désenshittifier" internet.
Le représentant commercial américain menaçait de tarifs douaniers tout pays qui oserait légaliser le reverse-engineering ou le modding. Résultat : les technologues du monde entier avaient les mains liées, incapables de créer les outils nécessaires pour libérer les utilisateurs des prédations des géants de la tech.
Mais Trump a fait sauter ce système. En déclenchant une guerre commerciale tous azimuts, il a involontairement libéré ses partenaires commerciaux de ces contraintes. Doctorow pousse le raisonnement : le Canada, l'Europe, n'importe quel pays pourrait maintenant légaliser le jailbreaking, créer une industrie de la "désenshittification", et vendre ces outils au reste du monde. Il appelle ça "l'internet post-américain."
Et c'est exactement ce que le Danemark est en train de construire — par un autre chemin.
Karen Rønde dirige le DPCMO, un collectif qui réunit 99% des médias danois — des start-ups digitales aux géants historiques en passant par les radiodiffuseurs publics. Face aux plateformes, ce bloc unique négocie d'une seule voix. Les résultats ? Google a accepté de payer des licences provisoires. Apple, plutôt que de négocier, a préféré fermer Apple News au Danemark — et fait maintenant l'objet d'une plainte à la police pour violation du droit d'auteur. Meta refuse même de fournir un contact juridique et ignore les emails — mais fait face à des amendes potentielles sous le DMA qui équivalent au PIB du Bahreïn.
Ce qui est intéressant dans l'approche danoise, c'est qu'elle inverse le rapport de force habituel. Normalement, les plateformes divisent pour régner en négociant séparément avec chaque média. Ici, c'est l'inverse : un monopole de négociation côté contenu. Karen Rønde l'assume : "Ce n'est pas juste une question de survie économique, c'est une question de démocratie."
Le timing est stratégique. Le Danemark présidait le Conseil de l'UE jusqu'au 31 décembre. Ce qui se teste là-bas a été observé de près par les 27 États membres comme modèle potentiel. Et les données sont claires : l'Europe représente le marché à plus forte croissance pour Apple, hors US, et une source de revenus critique pour Google et Meta, qui réalisent chacun environ un quart de leur chiffre d’affaires en Europe
Ces entreprises ont beaucoup plus à perdre qu'on ne le pense.
Je m'appelle Damien et j'essaye de comprendre comment fonctionnent nos systèmes informationnels. Je suis journaliste, consultant et prof en innovation et en pédagogie entrepreneuriale.
J'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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🎯 à lire absolument cette semaine
🇩🇰 Le coup de force des médias danois contre les Big Tech
99% des médias d'un pays unis dans un seul bloc de négociation — c'est du jamais vu. Le Danemark teste en grandeur nature ce que pourrait être une résistance collective européenne aux plateformes. Google paie mais chicane, Apple ferme boutique et se retrouve signalé à la police, Meta ignore tout le monde mais risque des amendes colossales. Karen Rønde, qui dirige ce collectif, utilise tous les leviers simultanément : copyright, DMA, plaintes pénales, médiation. Une masterclass de stratégie asymétrique.
🔗 Lire l'enquête de Ricky Sutton

🌐 Cory Doctorow annonce l'internet post-américain
En 24 ans à l'EFF, Doctorow dit n'avoir jamais vu un moment pareil. Sa thèse : les tarifs Trump ont involontairement libéré le reste du monde des contraintes commerciales qui empêchaient de "désenshittifier" internet. L'Europe et le Canada pourraient maintenant légaliser le reverse-engineering, créer une industrie de la libération numérique, et vendre ces outils au monde entier. Ce n'est pas de l'utopie — c'est de la géopolitique appliquée.

⚠️ Curtis Yarvin dévoile le plan du technofascisme
Un document de 60 pages circule à Washington. Son auteur, le théoricien néoréactionnaire Curtis Yarvin, y expose sans détour son projet : créer un "hard party" appuyé sur une application mobile pour "hacker la démocratie de l'intérieur". Cette fois, il revendique explicitement la filiation fasciste de son projet. Le texte a été traduit et analysé par Arnaud Miranda pour Le Grand Continent — lecture indispensable pour comprendre ce qui se joue.
🔗 Lire l'analyse du Grand Continent

Tu vois le fil qui relie tout ça ? D'un côté, Yarvin et ses alliés construisent une infrastructure numérique pour capturer la démocratie américaine. De l'autre, des acteurs comme Doctorow et le collectif danois montrent qu'une autre voie existe — à condition de jouer collectif.
Les médias traditionnels, souvent perçus comme conservateurs et dépassés face au numérique, pourraient bien être les institutions capables de faire bouger les lignes. Non pas malgré leur "conservatisme", mais grâce à lui : parce qu'ils ont encore la légitimité, les ressources juridiques, et surtout la capacité de se fédérer.
Est-ce que ça marchera ? On saura que la stratégie danoise fonctionne quand d'autres pays européens annonceront des collectifs similaires dans les prochains mois. Et quand les plateformes commenceront à développer des stratégies de négociation spécifiquement européennes plutôt que globales. Les premiers signes sont là.
La question maintenant, c'est : qu'est-ce que toi tu fais de ces informations ?
⚡ des pistes d'action concrètes
🎯 Quick wins: tu peux déjà commencer ce mois-ci
Documente les comportements abusifs des plateformes Captures d'écran de censure, refus de contact, suppression de contenu — tout alimente les dossiers juridiques. Karen Rønde : "Chaque fois que les compagnies tech tardent, on retourne vers les décideurs pour montrer que les lois actuelles ne fonctionnent pas."
Utilise les outils citoyens de monitoring publicitaire existants Installer des extensions comme Mozilla Rally ou Who Targets Me pour partager anonymement ce qu'on voit et contribuer à une contre-expertise indépendante sur les arnaques publicitaires. → Meta truque sa transparence publicitaire
Passe à DuckDuckGo comme moteur par défaut Le gouvernement danois le recommande déjà à ses fonctionnaires car "Google n'est pas sécurisé". Chaque recherche hors Google est un signal — et les signaux finissent par s'accumuler.
Tu as déjà fait le switch ? Ou tu hésites encore ?
💬 Partage-moi ton retour d'expérience, sur Discord !
🔄 À réfléchir (6 mois) : discute-en avec tes amis
Documente les déploiements de surveillance dans ta ville Cartographier les caméras, lecteurs de plaques et dispositifs de surveillance locale via des applications mobiles dédiées, pour alimenter des observatoires citoyens indépendants. → EFF 2025 : L'année de la résistance à la surveillance de masse
Crée ou rejoins un collectif national de médias sur le modèle danois Le DPCMO a mis 4 ans à réunir 99% des médias. La clé selon Karen Rønde : "On a créé la confiance en donnant aux concurrents un moyen de coopérer." La transparence totale entre membres évite les divisions internes.
Développe des stress tests sectoriels pour anticiper les impacts de l'IA Coalitions syndicats + patronat + formateurs simulant différents scénarios d'évolution et co-construisant des stratégies d'adaptation avant que les crises ne se cristallisent. → L'IA franchit le seuil des 5h
Teste ou appuie des plaintes croisées (police, DMA, copyright) Le Danemark utilise TOUS les leviers simultanément. Cette stratégie "boîte à outils" permet d'identifier quels mécanismes fonctionnent — et de montrer aux régulateurs ceux qui ne fonctionnent pas.
🌱 Long terme (1-2 ans) : interpelle les élus de ta région
Légaliser le reverse-engineering en Europe Doctorow : "Légalisez le jailbreaking et n'importe quel mécanicien en Europe pourra débloquer les fonctionnalités d'abonnement." L'Article 6 de la Directive Copyright protège actuellement les fabricants — le modifier transformerait l'Europe en hub de désenshittification.
Créer un label européen d'IA sobre avec critères contraignants Certification imposant transparence sur l'empreinte carbone et avantages fiscaux pour les architectures décentralisées, portée par une alliance régulateurs + ONG environnementales + développeurs open source. → IA sobre : quand l'efficience énergétique rejoint la souveraineté
Imposer une obligation de "must carry" pour l'information Le Danemark prépare une législation obligeant toutes les plateformes (YouTube, Facebook, TikTok, etc.) à diffuser l'information journalistique — comme les opérateurs télécoms doivent diffuser les chaînes de service public.
Une réponse directe au chantage du blocage de news pratiqué par Google en Australie, Canada, Californie et République Tchèque. Si les plateformes peuvent couper l'accès à l'info pour éviter de payer, elles deviennent des gatekeepers antidémocratiques.
📚 si tu les as manqués
Meta manipule sa transparence pour tromper les régulateurs. Une enquête Reuters révèle que Meta a créé un "playbook global" pour nettoyer les résultats de recherche de sa bibliothèque publicitaire — non pas pour éliminer les arnaques, mais pour les rendre "introuvables" par les régulateurs.
L'objectif : changer la "perception de prévalence" des scams plutôt que leur prévalence réelle. Sandeep Abraham, ex-enquêteur fraude chez Meta : "Au lieu de me raconter une histoire exacte sur les publicités Meta, ça me raconte maintenant l'histoire de Meta qui se donne une bonne note pour les régulateurs." Coût estimé des arnaques "à haut risque" pour Meta : 7 milliards $ de revenus annuels. 🔗 Lire l'enquête Reuters

Grok transforme l'IA en machine à violences sexuelles de masse.La justice française enquête sur la prolifération de deepfakes sexuels générés par l'IA de X. On ne parle pas d'incidents isolés mais de milliers de deepfakes générés automatiquement, transformant n'importe quelle photo publique en contenu sexuel non-consenti. Nous assistons à l'industrialisation de la violence numérique de genre. Cette défaillance n'est pas accidentelle, elle révèle une logique industrielle où la viralité prime sur la sécurité.
Et si cette crise devenait le levier pour imposer une responsabilité juridique en amont aux développeurs d'IA ? Plutôt que de courir après les contenus problématiques, obliger l'intégration de garde-fous dès la conception pourrait changer la donne. 🔗 Lire l'article de Politico

EFF : le bilan 2025 de la résistance à la surveillance L'Electronic Frontier Foundation tire le bilan de ses milliers d'apparitions médiatiques cette année. Trois procès contre le gouvernement fédéral, dont un sur le partage illégal de données et un autre sur la censure d'apps de suivi ICE. Mais surtout : 23 villes américaines ont bloqué ou retiré des caméras de surveillance ALPR en 2025. La clé du succès selon l'EFF : "Les campagnes gagnantes n'ont pas débattu de spécifications techniques — elles ont commencé par documenter les préjudices concrets que la surveillance rendait possibles." 🔗 Lire le bilan EFF

L'Europe résiste (pour l'instant) sur le chiffrement Triple victoire fragile : Chat Control repoussé après pression publique massive (la présidence danoise a retiré le plan), la France battue en brèche sur les "participants fantômes" (l'Assemblée nationale a rejeté la proposition permettant aux forces de l'ordre de rejoindre silencieusement des conversations chiffrées). Mais le Royaume-Uni a forcé Apple à désactiver Advanced Data Protection pour tous les utilisateurs britanniques. Signal avait prévenu : si Chat Control passait, l'app quitterait l'UE. Pour l'instant, elle reste. 🔗 Lire l'analyse EFF

🎬 backstage

Je participerai aux vœux d'Agoria, le 19 janvier, à La Sucrerie à Wavre, dans un panel dédié aux médias, en compagnie de Arnaud Ruyssen (RTBF), Fabrice Brion Cofondateur et CEO d'I-Care et Anne Cambier, Directrice de The Pod.
🙏 merci à Clarisse Ramakers et Sarah Godard pour l'invitation.
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💬 on en discute ?
Je te partage le flux quotidien des articles repérés au cours de ma veille, et on en discute → sur LinkedIn et sur Discord
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À dimanche prochain !
Damien
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