Le 14 mai, 404 Media publie une enquête de Joseph Cox sur l'application qui équipe les agents d'ICE directement depuis leur iPhone. Elle s'appelle Mobile Fortify, elle est développée par Palantir, et elle agrège entre 30 et 40 bases de données — registres de véhicules, factures de téléphone, abonnements à des journaux, données scolaires. Matthew Elliston, directeur adjoint des systèmes d'application de la loi, le décrit lui-même : avant Palantir, le taux de localisation des cibles tournait autour de 27%. Aujourd'hui il est à 80%. Le temps moyen de recherche est passé de plusieurs heures à 10-15 minutes. Vingt millions de personnes y sont fichées.
Trois jours plus tard, The Lever publiait une autre enquête. Une entreprise nommée Edge Ops LLC, dont les dirigeants ont des biographies invérifiables et des visages issus de photothèques, vient d'empocher 12 millions de dollars d'ICE pour un programme baptisé Project SAFE HAVEN — géolocalisation en temps réel des immigrants. Le site web a été retiré après les révélations. Dans le même temps en Europe, Mathilde Saliou pour next.ink documente l'autre face du même monde : Europol stocke 2000 téraoctets de données sur des innocents dans un système parallèle baptisé Pressure Cooker, soit 420 fois la base officielle. Quinze recommandations du contrôleur européen de la protection des données ont été abandonnées en février.
Tu vois le mécanisme ? Pas une affaire isolée. Une architecture. Trois pays, trois agences, une même logique : agréger sans demander, prédire sans expliquer, retrouver sans procédure. La traque s'industrialise et la traçabilité des décisions s'évapore. La règle de droit, elle, devient l'exception.
Voilà pour la première moitié de la semaine. La seconde dit autre chose.
Le 12 mai, sur Nieman Lab, Hanaa' Tameez documente comment The Intercept a transformé un guide de sécurité contre les raids ICE en campagne de terrain. Coût d'un panneau publicitaire mobile devant JFK : 5 000 dollars. Vues sur le post Instagram qui en a découlé : 200 000, quand la moyenne du média plafonne à 10 000. Avec des créateurs comme Philip DeFranco ou A Girl Has No President, la portée totale a dépassé 6 millions de personnes. Un média indépendant qui fabrique sa propre distribution, hors algorithme.

Le même jour, le collectif G1000 déposait à la Chambre belge une pétition citoyenne pour faire naître un Conseil citoyen tiré au sort à la place du Sénat — supprimé en 2029 par l'accord Arizona. 50 citoyens, dont 28 Flamands, 14 Wallons et 6 Bruxellois. Budget : 350 000 euros par an. Il faut 25 000 signatures avant le 4 mai 2028, dont 14 500 en Flandre. La nouvelle co-directrice du collectif, Adélaïde Charlier, ne plaide pas pour remplacer la politique — elle plaide pour ajouter une chambre qui force à réfléchir au-delà du calendrier électoral.
Le 13 mai, Mediahuis rejoignait SPUR, la coalition européenne qui négocie collectivement avec les LLM — Financial Times, Guardian, BBC, Sky News, Telegraph. Reuters a perdu 30% de son trafic depuis l'arrivée d'AI Overviews. AP en a perdu 25%. La bataille n'est plus celle de la qualité éditoriale individuelle — elle est devenue celle du rapport de force collectif. Le même jour, Freedom of the Press Foundation et Reporters Without Borders utilisaient leur statut d'actionnaires minoritaires de Paramount pour réclamer les documents internes sur l'accord de fusion avec Trump — 8 milliards de dollars de capitalisation effacés, 16 millions versés à CBS. Et le 16 mai, l'EFCSN lançait avec l'UE un fonds d'urgence de 80 000 euros pour protéger les fact-checkers harcelés : jusqu'à 20 000 euros par bénéficiaire, traitement en 48 heures.
Aucune de ces initiatives ne va arrêter Palantir cette semaine. Aucune ne va vider les serveurs d'Europol. Aucune ne va rendre 16 millions à Paramount. Et alors ? Tu as remarqué, toi aussi, que la traque industrielle se construit en mois et que les contre-pouvoirs se construisent en années ? Cette asymétrie est réelle. Elle est connue. Elle n'est pas une raison d'abandonner — elle est une raison d'arriver tôt, là où les Européens, les fact-checkers, les actionnaires-journalistes et les 50 citoyens belges arrivent déjà.
Cette semaine n'est pas un sursaut. C'est un commencement structurel. Et tu en fais partie si tu choisis d'en faire partie.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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@davanac
🎯 À lire absolument cette semaine
📱 Palantir transforme l'iPhone des agents ICE en machine de traque
Le taux de localisation des cibles est passé de 27% à 80%, le temps moyen de recherche de plusieurs heures à 10-15 minutes. Vingt millions de personnes sont fichées dans Mobile Fortify, l'application développée par Palantir pour ICE. Entre 30 et 40 bases de données sont agrégées en temps réel — registres de véhicules, factures de téléphone, abonnements de presse, données scolaires. Joseph Cox pour 404 Media a obtenu les chiffres directement auprès de Matthew Elliston, directeur adjoint des systèmes d'application de la loi d'ICE. L'enquête documente l'industrialisation d'une infrastructure de traque algorithmique sur smartphone.

🇪🇺 Arthur Mensch devant la commission d'enquête : "Il nous reste deux ans"
Audition d'1h22 d'Arthur Mensch (Mistral AI) devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale française sur les vulnérabilités numériques. Sa thèse : il n'y a plus de distinction à faire entre cloud et IA — une seule chaîne de valeur dont la marge se concentre en haut. 80% des services numériques européens sont déjà importés des hyperscalers américains. Si rien ne change, 1 trillion d'euros par an basculera en déficit commercial à horizon 3-4 ans, et les hyperscalers préempteront la capacité énergétique européenne dans les 24 mois — irréversible une fois consommée. Sa proposition centrale : utiliser la commande publique (50% du PIB européen) comme levier, à l'instar de la stratégie américaine depuis 1940. Mensch est juge et partie. Ses chiffres et son cadre méritent quand même l'écoute intégrale.
🤝 Mediahuis rejoint la coalition européenne qui négocie en bloc avec les LLM
SPUR rassemble désormais Financial Times, Guardian, BBC, Sky News, Telegraph et Mediahuis. La logique : arrêter de négocier seul avec OpenAI, Google ou Anthropic, parce que la perte de trafic, elle, est collective. Reuters a perdu 30% de son trafic depuis l'arrivée des AI Overviews, Associated Press 25%. Trente-quatre des cinquante premiers sites d'actualité américains ont perdu plus de 10% de leur trafic annuel. Dominic Ponsford pour Press Gazette détaille la composition de la coalition et son rapport de force économique : 21,5 milliards de livres de revenus publicitaires côté Google contre 1,6 milliard pour toute l'industrie médiatique britannique.

🇧🇪 Le G1000 dépose à la Chambre pour faire naître un Conseil citoyen à la place du Sénat
Le Sénat belge sera supprimé en 2029 par l'accord Arizona. Adélaïde Charlier et le collectif G1000 ont déposé le 17 avril une pétition citoyenne pour que ses 60 sièges soient remplacés par un Conseil citoyen tiré au sort : 50 personnes, dont 28 Flamands, 14 Wallons et 6 Bruxellois. Budget : 350 000 euros par an. Délibération annuelle sur des sujets substantiels. Il faut 25 000 signatures avant le 4 mai 2028, dont 14 500 en Flandre, 8 000 en Wallonie, 2 500 à Bruxelles. Le Soir a publié l'entretien dans lequel Charlier insiste sur un point : il ne s'agit pas de remplacer la politique, mais d'ajouter une chambre qui force à réfléchir au-delà du calendrier électoral.

🎙️ Deborah Turness (ex-BBC News) : "le creator journalism, plus disruptif que tout ce qu'on a connu"
L'ancienne CEO de BBC News, qui a démissionné en novembre 2025 après l'affaire Panorama-Trump, livre depuis Londres son diagnostic post-BBC. Pour elle, le passage des médias établis vers le creator journalism n'est pas un changement de plateforme — c'est un changement d'écosystème informationnel. Joe Rogan (20M abonnés YouTube), Tucker Carlson (6M), Megyn Kelly (4M+), Mehdi Hasan (~2M) : individuellement, ces audiences surpassent désormais celles que les broadcasters traditionnels peuvent encore agréger. La confiance dans les médias établis est passée de 51% (Reuters Institute 2015) à 35% (2025). Sa proposition pour la suite : un "new deal" entre rédactions et journalistes-talents, où l'exclusivité est morte et où les médias offrent capacité technique et marque en échange d'un engagement aux principes éditoriaux. Modèle de référence : le NYT sous Mark Thompson, 13 millions d'abonnés, +16% YoY.

⚡ Les pistes d'action concrètes
🎯 Quick wins (ce mois-ci)
Soutenir financièrement un média indépendant qui s'organise — avant qu'il soit attaqué Le fonds EFCSN ouvert cette semaine intervient à 48 heures du harcèlement. Mais le préventif coûte moins cher et tient plus longtemps. Cibler des structures qui mutualisent : The Intercept (campagne JFK), Inkyfada (sous attaque administrative en Tunisie), Mediapart, ProPublica, Bellingcat. Abonnement annuel ou don, peu importe — c'est la régularité qui crée la base financière qui résiste aux blocages.

Activer le chiffrement RCS bout-en-bout entre iPhone et Android Apple vient d'activer la version chiffrée du protocole RCS dans iOS — résultat direct de la pression réglementaire européenne, pas d'un sursaut éthique. Tu as un iPhone et tu parles à des proches sur Android ? Vérifie que tu es bien en RCS, pas en SMS classique. C'est l'un des rares cas cette semaine où la bascule d'un réglage te sort d'une surveillance de masse.

🌱 Long terme (1-2 ans)
Étendre la logique SPUR aux médias locaux et indépendants Le modèle Mediahuis + FT + Guardian + BBC fonctionne parce que ces acteurs pèsent. Pour les médias locaux et indépendants, il faut un fonds européen mutualisé financé par une taxe sur les revenus publicitaires des plateformes. Coalition possible : associations de presse régionales + syndicats de journalistes + fondations privées + autorités de concurrence (CADE au Brésil, FTC aux US, Commission européenne).

Construire des syndicats numériques pour la surveillance au travail 61% des employeurs américains et un tiers des britanniques utilisent des outils de surveillance dopés à l'IA pour mesurer la productivité. Aucune norme collective ne fixe aujourd'hui le seuil acceptable, les zones de non-surveillance, les droits de déconnexion algorithmique. La coalition possible existe déjà : syndicats traditionnels + collectifs de travailleurs tech + chercheurs en droit du travail.

📚 Si tu les as manqués
• Apple active enfin le chiffrement RCS entre iPhone et Android — Le protocole RCS chiffré de bout en bout passe en production sur iOS. Pression réglementaire européenne, pas conversion morale. Une concession à activer dans tes réglages.

• Axios couvre 35 villes en local avec une couche IA propriétaire et un partenariat OpenAI structurant — Allison Murphy, COO d'Axios, défend que le modèle économique du local ne tient plus sans technologie. 90% des employés utilisent ChatGPT chaque semaine. À mettre en perspective avec la coalition SPUR qui choisit l'autre voie : rapport de force collectif plutôt qu'intégration symbiotique.
• Meta perd ses premiers utilisateurs quotidiens — Pour la première fois, Meta passe de 3,58 à 3,56 milliards d'utilisateurs quotidiens. Vingt millions de personnes en moins. 280 milliards de dollars investis en cinq ans dans le métavers puis l'IA sans contrepartie utilisateur visible.

• Trump efface les données qui mesurent les problèmes — Le Guardian documente la suppression méthodique des datasets fédéraux : géolocalisation de 12 000 sites chimiques dangereux, enquête nationale sur l'insécurité alimentaire qui couvrait 42 millions d'Américains, mortalité infantile. Sans mesure, pas de politique publique. C'est le projet.

• Hollywood forme l'IA qui doit le remplacer — Témoignage interne dans Wired : tarifs experts passés de 150 à 50 dollars de l'heure en un an, contrats parfois de 24 heures, statut d'indépendant fictif. L'industrie qui se forme à entraîner l'IA qui la liquidera.

• Quand l'algorithme libère du déterminisme — Max Hawkins, ex-ingénieur Google, a passé deux ans à laisser des scripts de randomisation choisir ses restaurants, ses destinations, ses tatouages. Paradoxe : déléguer ses choix à la machine pour échapper à la prédiction algorithmique.

Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

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À dimanche prochain,
Damien












