Ce jeudi 28 mai, le trafic d'un moteur de recherche qui refuse l'intelligence artificielle a triplé en vingt-quatre heures. La même semaine, Google envoyait des courriels discrets à une poignée de développeurs Android pour leur racheter leur code — parce que celui qu'il aspire librement sur le web ne suffit plus à entraîner ses propres outils. Deux gestes en apparence sans rapport. Un même verbe : contourner.
Cette semaine, le contournement a cessé d'être une tactique de marge. Il est devenu la façon normale de fonctionner — pour les géants, pour les États, pour les citoyens. La nuance, c'est que tout le monde ne contourne pas la même chose, ni dans le même sens.
Par le haut, on contourne le consentement.
Le code que Google récupère gratuitement sur le web ne lui suffit plus : désormais, il l'achète, via un « programme pilote de contenu confidentiel » réservé à quelques développeurs triés. L'aveu est limpide — son IA de codage n'arrive pas à rivaliser avec Claude Code ou Copilot à partir du seul web librement accessible. Chez xAI, on a choisi une autre route : demander à un tribunal de lever l'anonymat des victimes présumées de deepfakes pornographiques générés par Grok. Chez Meta, l'assistant IA du support client ouvrait sans le vouloir l'accès à des comptes Instagram à des pirates. Et un projet d'accord de l'Office of Personnel Management voudrait, s'il était adopté, imposer le silence à « tous les employés fédéraux » américains, sous peine de licenciement — un texte qu'un avocat spécialisé qualifie déjà d'« illégal sans équivoque ». À chaque fois, le même mouvement : passer outre l'accord de celui qui devrait l'accorder.
Par le côté, on contourne l'hégémonie.
Le 15 mai, l'émirati G42 s'est engagé à déployer en Inde un supercalculateur bâti sur 64 systèmes Cerebras — pas Nvidia — avec toutes les données sous gouvernance indienne. New Delhi dépend pourtant de Microsoft (17,5 milliards de dollars promis), Google (15 milliards) et Amazon (12,7 milliards). En passant par Abou Dabi, l'Inde s'offre une machine sur son sol, sous ses règles, opérée par un partenaire non américain. La Russie, elle, contourne autrement : Bellingcat a documenté comment sa propagande vidéo transite désormais par une agence émiratie pour échapper aux sanctions. Même route géographique, intentions opposées.
Par le bas, on contourne la surveillance.
C'est là que la semaine devient encourageante. Un développeur, Will Freeman, cartographie depuis son site DeFlock.me les dizaines de milliers de caméras de lecture automatique de plaques qui quadrillent les rues américaines. Quand l'entreprise Flock lui a envoyé une mise en demeure, l'Electronic Frontier Foundation l'a défendu : cartographier la surveillance est une forme de critique protégée par le Premier Amendement. Disclose et la Quadrature du Net transforment leurs enquêtes en outils d'autodéfense. Et ces internautes qui basculent vers un moteur sans IA votent, clic après clic, contre une fonctionnalité qu'on ne leur a jamais demandé s'ils la voulaient.
La vraie ligne de partage n'est donc pas entre ceux qui contournent et ceux qui respectent les règles. Plus personne ne respecte les règles ; les règles elles-mêmes sont devenues l'obstacle à contourner. La ligne passe ailleurs : entre ceux qui ont les moyens de contourner — un budget cloud, une armée d'avocats, un émirat complaisant — et ceux qui se font contourner sans pouvoir riposter. Le Kenya a bloqué un accord de santé de 2,5 milliards de dollars au nom de ses données. La plupart des pays n'ont ni ce levier, ni ce courage.
Le grand contournement n'abolit pas le rapport de force. Il le déplace vers ceux qui savent lire les angles morts.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en entrepreneuriat média. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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@davanac
🎯 À lire absolument cette semaine
🌍 L'Afrique a trouvé l'arme que l'Europe cherche encore
En décembre 2025, la Haute Cour du Kenya a suspendu un accord de coopération santé de 2,5 milliards de dollars avec les États-Unis, au nom de son Data Protection Act. Le Zimbabwe a mis fin en février 2026 à 367 millions de dollars de financements en exigeant une part des bénéfices tirés de ses données de santé. Le Ghana a refusé une aide américaine en avril. Plus de quarante pays africains se sont dotés de lois de protection des données depuis 2001 — et découvrent qu'une loi sur la donnée est aussi un levier de négociation commerciale. Pendant que l'Europe débat de sa souveraineté, plusieurs États du Sud global la pratiquent déjà.

🔄 Il cartographie les caméras qui te cartographient
Will Freeman a lancé DeFlock.me, un site qui recense — grâce à des contributeurs ordinaires — les dizaines de milliers de caméras de reconnaissance de plaques déployées dans les rues américaines par l'entreprise Flock. La surveillance de masse, retournée en base de données publique. Quand Flock lui a adressé une mise en demeure, l'Electronic Frontier Foundation a pris sa défense : recenser les outils de surveillance relève de la critique citoyenne protégée par le Premier Amendement. La menace juridique n'a pas refroidi le projet — elle l'a fait grandir.

🧬 Le code public ne suffit plus à Google, alors il l'achète
404 Media a révélé que Google propose à une sélection de développeurs du Play Store de racheter l'accès à leur code — y compris leurs projets archivés — pour entraîner ses outils d'IA de programmation. Licence non exclusive, les développeurs gardent leurs droits. Google appelle ça un « programme pilote de contenu confidentiel ». La traduction est plus simple : le code librement accessible sur le web ne suffit plus à produire une IA de codage à la hauteur de Claude Code ou de Copilot. Quand la collecte gratuite atteint ses limites, le marché prend le relais.

⚡ Les pistes d'action concrètes
🎯 Quick wins (ce mois-ci)
Reprends la main sur ta recherche
Le basculement vers DuckDuckGo sans IA n'est pas une posture : c'est un vote comptabilisé. Sa page sans IA (noai.duckduckgo.com) ne renvoie ni réponses générées, ni invites de chat. Les extensions Chrome et Firefox la définissent par défaut en deux clics. Plus le compteur monte, plus le signal envoyé aux moteurs « IA par défaut » devient coûteux à ignorer.

🌱 Long terme (1-2 ans)
Un front européen de l'opt-out éditorial
Au Royaume-Uni, l'autorité de la concurrence a commencé à forcer Google à laisser les éditeurs se retirer des AI Overviews sans être pénalisés dans le référencement classique. Le précédent est précieux : pris isolément, un éditeur ne pèse rien ; coordonnés, ils peuvent transformer une faveur réglementaire en standard. La piste : fédérer les opt-out éditoriaux en front commun à l'échelle européenne.

📚 Si tu les as manqués
• xAI veut lever l'anonymat des victimes de deepfakes (Wired) — Quand l'entreprise qui a généré les images nues réclame en justice de connaître l'identité de celles et ceux qui s'en plaignent. L'intimidation comme modèle.

• L'Inde s'équipe en supercalculateurs émiratis pour échapper aux géants US (Rest of World) — 64 systèmes Cerebras, données sous gouvernance indienne, et une dépendance américaine de quelque 45 milliards de dollars qu'on cherche à desserrer.

• La Russie blanchit sa propagande vidéo via une agence émiratie (Bellingcat) — Même route géographique que l'Inde, exactement les intentions inverses. Le contournement n'a pas de morale en soi.

• L'assistant IA de Meta ouvrait l'accès aux comptes Instagram (Futurism) — Automatiser le support client, c'est aussi automatiser la faille. Instagram a dû prévenir les utilisateurs visés.

• Waymo efface ses données avant l'enquête (TechCrunch) — Surveillance permanente pour toi, amnésie sélective quand la justice demande des comptes.

• ICE transforme la publicité en machine de surveillance — Plutôt que de réclamer un mandat, l'agence achète directement aux courtiers les données comportementales de millions d'Américains. Le marché publicitaire recyclé en infrastructure de surveillance. (source : Politico)

• Des bus scolaires transformés en véhicules de surveillance mobile — Des documents fuités montrent que BusPatrol envisage d'équiper 40 000 caméras de bus de lecteurs de plaques. Un réseau de surveillance mobile, sans mandat, au départ de l'école. (source : Reason)

• Comment les chatbots IA transforment la manipulation en conversation — Une étude du Center for Democracy & Technology recense 37 techniques qui exploitent l'anthropomorphisme pour créer de la dépendance émotionnelle. La manipulation déguisée en dialogue. (source : 404 Media)

• Amazon ferme son classement IA après une triche massive des employés — Quand les employés contournent eux-mêmes l'outil censé mesurer leur usage de l'IA, c'est l'indicateur tout entier qui s'effondre. Le contournement, jusqu'à l'intérieur des murs. (source : 404 Media)

• L'Europe négocie l'accès à l'IA de piratage d'Anthropic — L'entreprise invite l'Europe à tester sa technologie de cybersécurité offensive. Souveraineté offerte ou dépendance déguisée : le débat est ouvert. (source : Politico Europe)

• Quand les géants tech créent leurs propres médias pour échapper aux questions — Plutôt que de répondre à la presse, les grandes entreprises lancent leurs propres canaux éditoriaux. Contrôler le message en supprimant l'intermédiaire qui pose les questions. (source : The Atlantic)

• Quand l'IA licencie, qui paie : anatomie d'un piège économique — La vague de licenciements « par IA » relève moins d'une fatalité technologique que d'une défaillance de marché — et l'instrument pour la corriger n'est pas le revenu universel.

🎬 Backstage
Petite nouveauté cette semaine, avec la publication de mes articles sous format carrousel, sur mon compte Instagram. Je suis encore un peu en rodage, je t'en dirai plus d'ici quelques jours sur le workflow que nous sommes en train de turbiner 🤘😎
J'ai construit mon propre calendrier du Mondial — sans compte, sans tracker.
Le thème de la semaine, je l'ai aussi vécu en pratique. À l'approche de la Coupe du monde 2026, les applications officielles débarquent, gourmandes en données et en autorisations. J'ai voulu l'inverse : suivre les matchs sans rien céder. Alors j'ai bricolé une petite page qui liste les 104 rencontres du tournoi (horaires Sky Sports convertis en heure belge), où tu coches les matchs qui t'intéressent — filtrables par équipe, par groupe, ou via un raccourci « équipes belges ».

Ta sélection vit uniquement en mémoire, le temps de la session : aucune donnée stockée, aucun compte. À la fin, tu exportes un fichier .ics universel qui s'importe partout — Apple Calendar, Outlook, Proton, Thunderbird, Google Agenda — avec un rappel quinze minutes avant le coup d'envoi.
C'est exactement ce dont parle cette newsletter : on peut suivre un événement planétaire sans laisser une application décider à notre place de ce qu'elle sait de nous.
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À dimanche prochain,
Damien
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