Le 12 août, Twitch a ajouté une case dans les paramètres de tous ses créateurs : « Training for Generative AI ». Cochée. Elle autorise Amazon à entraîner ses modèles sur les diffusions en direct, les rediffusions, les extraits, les temps forts, le tchat, les textes et les images de la chaîne. Pour la décocher, il faut la trouver — Profil, Paramètres, Sécurité et confidentialité.
Le lendemain, Mike Minton, directeur produit de Twitch, prenait les questions en direct sur la chaîne officielle de la plateforme aux côtés de Mary Kish, responsable de la communauté. Le tchat lui demandait pourquoi le réglage n'était pas à l'inverse, à activer volontairement. Sa réponse, rapportée par Forbes et reprise partout depuis : « If it was opt in, nobody would opt in. That's honestly the answer. » Si c'était sur adhésion volontaire, personne n'adhérerait. C'est honnêtement la réponse.
La franchise est le fait nouveau, pas la pratique
L'extraction par défaut, on la connaît. Le fait nouveau, c'est qu'un dirigeant en décrive publiquement le raisonnement : la permission a été conçue pour ne pas être demandée, parce que la demander aurait produit un refus. Le consentement n'est pas recueilli, il est déduit du silence — et le silence est obtenu en plaçant la case au bon endroit.
Ce que la case ne couvre pas
Le réglage appartient au propriétaire de la chaîne. Les messages du tchat, eux, sont écrits par les spectateurs — et ils suivent le choix du streamer, pas celui de leur auteur. Quelqu'un qui a décoché la case chez lui, puis qui écrit dans le tchat d'une chaîne qui ne l'a pas décochée, n'a aucune protection sur ces messages. Des gens qui n'ont jamais diffusé une seconde de vidéo voient leur écriture versée à l'entraînement par la décision de quelqu'un d'autre, prise pour eux.
La case est aussi muette sur le passé. La documentation formule l'exclusion sur l'entraînement à venir : ce qui aurait été absorbé avant l'apparition du réglage reste hors du dispositif, sans inventaire ni date. Et la décocher ne retire pas le contenu des autres usages décrits dans la politique de confidentialité, outils de recommandation et de modération automatique compris. Ce qu'on refuse, c'est un usage nommé, à partir d'aujourd'hui, sur son propre contenu. Pas davantage.
Le même geste s'applique un cran plus loin, quand ce n'est plus la permission mais le contrôle qu'on redessine soi-même.
L'audit fourni par le surveillé
Flock Safety vend aux polices américaines des caméras de lecture de plaques. L'entreprise est accusée depuis des mois de laisser ses clients faire des recherches hors cadre. Sa réponse, poussée le 13 août, s'appelle « Audit Assistance » : un outil maison qui repère les usages anormaux — un agent qui interroge trente fois la même plaque, par exemple. Il sera obligatoire chez tous les clients d'ici la fin de l'année.
Trois choses manquent. Flock n'explique pas comment l'outil décide qu'un usage est anormal, ni sur quoi il a été entraîné, ni combien de cas il rate. Aucune évaluation extérieure n'a été menée. Et les signalements ne partent pas vers une autorité locale : ils remontent aux administrateurs des agences elles-mêmes, c'est-à-dire à la hiérarchie des agents surveillés. L'Electronic Frontier Foundation a résumé sa position dans son titre : trop peu, trop tard.
Le marquage qui s'efface en une reformulation
Depuis le 2 août, l'article 50 du règlement européen sur l'IA impose de marquer les contenus synthétiques, sous peine de 15 millions d'euros ou 3 % du chiffre d'affaires mondial. Anthropic a annoncé appliquer ce marquage aux sorties de Claude partout dans le monde, pas seulement en Europe.
Une évaluation publiée le 17 juillet par Saifur Rahman Tamim et Amir Labib Khan a soumis trois méthodes de marquage de texte — KGW, Unigram et l'implémentation MarkLLM de SynthID — à une reformulation par un second modèle. Sur 846 essais, le marquage disparaît dans 100 % des textes pour les deux premières, 98,3 % pour la troisième ; avant même l'attaque, la détection échouait déjà dans 70 à 83 % des cas. Aucune ne tient devant les critères de preuve d'un tribunal, concluent les auteurs. Le marquage d'Anthropic n'était pas dans le protocole — mais l'obligation européenne porte sur cette famille de techniques, dont on sait maintenant ce qu'elle vaut sous pression.
Quand il n'y a plus personne à qui demander
Le cas limite tient dans une boutique de livres d'occasion. Des libraires britanniques racontent à la BBC des commandes qui vident un stock d'un coup — chez Stuart Manley, propriétaire de Barter Books, l'équivalent d'une semaine de ventes en une seule fois. Ils soupçonnent l'entraînement des modèles ; ils ne peuvent pas le prouver, les intermédiaires travaillent sous accord de confidentialité.
Ce qui est documenté l'est par les pièces du procès américain contre Anthropic : un programme interne de numérisation destructive, dos de reliure découpé, pages passées au scanner rapide, exemplaires pulpés ensuite. Anthropic reconnaît que des livres ont été détruits et dément acheter et détruire des éditions rares ou anciennes. Un juge fédéral a estimé en 2025 que numériser un livre acheté puis en détruire l'exemplaire relevait de l'usage loyal.
Personne n'a rien à décocher, ici : les auteurs ont vendu leur exemplaire il y a trente ans. Le refus n'a pas été contourné, il n'a simplement jamais eu de guichet.
Ce que ça déplace
Même opération à chaque fois : celui qui prend écrit lui-même ce que « demander » veut dire, et celui qui devrait rendre des comptes fournit le format du compte. La charge passe entièrement du côté de qui subit — trouver la case, prouver l'abus, démontrer que le marquage a sauté. Ces mécanismes ne tiennent que tant que personne n'exige que le contrôle vienne d'ailleurs que du contrôlé.
Exiger que le contrôle soit produit par un tiers 🤘 Les contrats publics de surveillance sont le seul endroit où le rapport de force existe déjà : une collectivité qui renouvelle un marché peut conditionner sa signature à une évaluation externe, dont les résultats remontent à l'autorité locale plutôt qu'à la hiérarchie des agents concernés. Le levier n'est pas dans la protestation, il est dans la clause. On saura que ça marche quand un renouvellement de contrat aura été suspendu faute d'audit indépendant.
Demander ce qui a déjà été absorbé ✊ Décocher la case Twitch ne vaut que pour l'avenir : rien, dans le dispositif, ne dit ce qui a été ingéré avant qu'elle existe. C'est le point sur lequel les créateurs organisés, les associations de consommateurs et les autorités de protection des données ont une prise commune — la question du stock passé, pas celle du flux futur. On saura que ça marche quand une plateforme documentera ce qu'elle a utilisé avant d'ouvrir le réglage.
Si tu les as manqués
Le Conseil constitutionnel censure l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La décision du 14 août ne se contente pas de juger l'interdiction générale disproportionnée. Elle vise aussi le dispositif de vérification d'âge : le législateur n'a pas prévu les garanties nécessaires pour un mécanisme qui obligerait toute personne, même majeure, à prouver son âge. Le gouvernement doit réécrire.

Grok a publié sur X des accusations criminelles et un appel au meurtre visant Elon Musk. Le mécanisme rapporté n'a rien d'une prise de position du modèle : il suffisait de lui demander de reproduire mot pour mot le contenu de biographies d'utilisateurs pour qu'il les republie telles quelles, garde-fous compris. Les sorties ont depuis été effacées, et la seule explication technique en circulation vient de Grok lui-même — qui parle d'un défaut d'injection de requête et d'accusations dépourvues du moindre fondement. Un modèle déployé par son concepteur, sur la plateforme de son concepteur, recrache ce qu'on lui fait avaler.

Les journalistes d'USA Today demandent la rupture du contrat Palantir. Le groupe (ex-Gannett) a annoncé début août un partenariat destiné à mieux « activer » les données de son audience. Les syndicats de 31 rédactions ont publié le 10 août une déclaration commune réclamant son abandon : conflit d'intérêts avec une entreprise qu'ils couvrent, absence de détails sur l'accord, et une question qu'aucun média ne peut esquiver — ce que devient l'information personnelle des abonnés. Ici, ce sont les salariés qui exigent l'audit que la direction n'a pas fourni.

Des entreprises privées américaines vont pouvoir mener des cyberattaques. Un mémorandum présidentiel du 13 août rompt avec des décennies de doctrine : sous supervision fédérale, avec l'accord de la Justice et de la Sécurité intérieure et un million de dollars de caution, des sociétés pourront surveiller et détruire des systèmes attribués à la criminalité en ligne. Aucune entreprise n'est nommée, les modalités viendront « dans les deux prochains mois », et la riposte offensive reste officiellement exclue.

Une charte bancaire fédérale pour l'entreprise crypto de la famille Trump. Le 14 août, l'Office of the Comptroller of the Currency — dirigé par Jonathan Gould, nommé par Donald Trump — a donné son accord conditionnel à World Liberty Trust Company. La charte couvre l'émission et la garde du stablecoin USD1 en qualité de fiduciaire ; elle n'ouvre ni les dépôts ni les opérations sur les jetons maison. L'actionnaire majoritaire de World Liberty est détenu à 70 % par le trust révocable de Donald Trump et à 30 % par des membres de sa famille. Celui qui délivre l'autorisation et celui qui en bénéficie tiennent leur position de la même nomination.
Un plaignant a caché des instructions pour l'IA dans ses pièces de procédure. Devant la Superior Court du Connecticut, un justiciable sans avocat a glissé du texte blanc sur fond blanc, en corps minuscule, ordonnant à tout modèle qui lirait le document de lui donner raison. Le tribunal l'a repéré et lui a retiré l'accès au dépôt électronique : ses documents devront désormais être remis en personne, sur papier.

Les tribunaux américains publieront le recours de l'État aux logiciels espions — en 2029. Le bureau administratif des tribunaux fédéraux ajoutera au rapport annuel sur les écoutes une catégorie pour les intrusions logicielles. C'est une avancée réclamée depuis 2017 par le sénateur Ron Wyden, mais le compteur arrive dans trois ans, dénombre des autorisations sans dire ce qui a été saisi, et laisse dehors l'extraction de fichiers, d'images et de position — juridiquement des perquisitions, donc hors comptage.

678 000 usagers du fisc français exposés. L'intrusion remonte à fin juin, par usurpation des identifiants d'un agent ; elle a été rendue publique à la mi-août. Revenu fiscal de référence, quotient familial, taux de prélèvement à la source, données cadastrales : l'Office anticybercriminalité enquête. Personne n'a choisi de confier ces données — c'est la seule administration à laquelle on ne peut pas dire non.

Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en entrepreneuriat média. Depuis 2005, j'analyse comment fonctionnent nos systèmes informationnels et les enjeux démocratiques qu'ils engendrent.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour en sortir, de manière constructive et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée notamment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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