Quand la machine décide à la place de quelqu'un
L'expert désigné par 3M a fait rédiger son rapport par ChatGPT. Dans le procès civil à 61 millions de dollars qui suit l'explosion de l'usine Watson Grinding à Houston en 2020 — trois morts, environ deux cents maisons détruites —, l'expert engagé par 3M a demandé au modèle de « créer un rapport d'expertise exceptionnel défendant le niveau de diligence de 3M », puis de « montrer comment 3M n'est en rien responsable de l'explosion ». Ses requêtes sont arrivées au dossier par la procédure de communication des pièces, et 404 Media les a publiées.

Un juge accusé d'avoir entièrement délégué sa décision à une IA reste couvert par l'immunité. Devant le tribunal fédéral du Nevada, un justiciable soutenait qu'une décision de justice d'État avait été produite par une intelligence artificielle « sans la moindre réflexion humaine discrétionnaire ». La juge Gloria Navarro a rejeté le recours le 17 août : rendre une décision est une fonction judiciaire, donc l'immunité s'applique — même si l'allégation était vraie. Le tribunal n'a jamais eu à vérifier si elle l'était.

OpenAI a signalé un utilisateur au FBI. Un analyste financier de 25 ans, en Floride, a détaillé dans ChatGPT un projet de viol et de meurtre visant son ex-compagne : habitudes, horaires, scénario. OpenAI a repéré les échanges, les a examinés et a alerté les autorités fédérales en mai. L'homme a été arrêté, licencié par son employeur, et a plaidé coupable contre huit ans de probation et deux ans de surveillance électronique.

Ce que les modèles avalent, et ce qu'ils recrachent
Un tiers du web publié depuis ChatGPT porte des marques d'IA. Le Pew Research Center a passé près d'un demi-million de pages anglophones tirées de Common Crawl dans un outil de détection : 35 % des pages mises en ligne depuis la sortie de ChatGPT montrent des signes d'écriture automatique. Les sites en .com sont dix fois plus concernés que les .edu et les .gov.

« Découverte par l'IA » — sauf sur le brevet. Insilico Medicine a annoncé une molécule candidate contre la fibrose pulmonaire en écrivant qu'elle avait été « découverte par » sa plateforme générative. Au dépôt du brevet, l'entreprise a nommé cinq inventeurs humains, dont son PDG, et aucune IA. La loi américaine ne reconnaît comme inventeur qu'un individu, au sens d'un être humain — confirmé en appel en 2022. Le communiqué et le brevet racontent deux histoires différentes.

Anthropic marque les textes de Claude dans le monde entier, et le marquage s'efface. Annoncé le 12 août, le filigrane statistique s'applique partout et pas seulement en Europe, pour répondre à l'article 50 du règlement européen sur l'IA, applicable depuis le 2 août. Une marque détectée signifie seulement que le texte est peut-être passé par Claude ; son absence ne prouve rien ; et une reformulation, un passage par un autre modèle ou une simple resaisie suffisent à la faire disparaître.

Google achète les courriels internes de Spirit Airlines. Dans la liquidation de la compagnie, un dépôt judiciaire du 14 août attribue à Google, pour dix millions de dollars, une centaine de millions de courriels, la messagerie d'équipe, les dépôts de code et les documents RH, paie et juridiques. Les données des passagers et des membres du programme de fidélité sont exclues de la vente ; un tiers doit retirer les éléments identifiants, et un juge doit encore approuver. Objectif déclaré : améliorer les produits et les modèles d'IA de Google.

Un fonds américain finance une ferme à bots pour remplacer les créateurs. Taylor Lorenz a documenté le 17 août Doublespeed, une startup fondée par un entrepreneur de 21 ans qui produit des personas générées par IA à la place des influenceurs humains, et qui a levé plus d'un million de dollars auprès d'Andreessen Horowitz. Son site le dit sans détour : « ne payez plus jamais un humain ».

Facebook submergé de contenus IA appelant à la violence contre des musulmans. Après une altercation à Dearborn, dans le Michigan, où un militant d'extrême droite s'est présenté devant une procession religieuse avec une pancarte réclamant la déportation de cent millions de musulmans, Futurism a relevé sur Facebook des appels à une « marche des croisés » illustrés d'images générées, de faux récits de lynchage et des images du chef de la police locale accompagnées de centaines de commentaires haineux. Meta a retiré certaines publications signalées, pas les autres.

Sur TikTok, des dessins animés de légumes reprennent les codes de la propagande djihadiste. Trois analystes de l'ITSTIME ont publié le 10 août une note chez le Global Network on Extremism and Technology : des carottes générées par IA exécutent des pommes de terre dans le format des vidéos officielles de l'État islamique, avec les hashtags qu'utilisent ses soutiens, et des comptes dont les bios renvoient à des groupes néonazis. La note ne mesure rien — dix captures d'écran, aucune période d'observation — et n'affirme aucune causalité. Elle décrit un mécanisme : l'esthétique enfantine adoucit la cruauté et passe la modération parce qu'elle a l'air inoffensive.

Surveillance, police et accès légitimes
Un policier de Floride explique pourquoi il a utilisé le lecteur de plaques pour retrouver une femme. Lamar Roman avait croisé cette femme sur un tournage. Il a cherché son identité dans le fichier des véhicules, puis ajouté sa plaque à une liste de surveillance qui déclenche une alerte à chaque passage devant une caméra. Les vidéos de caméras-piétons obtenues par 404 Media le montrent expliquer son geste au moment de son arrestation : « j'ai vu un truc brillant ».

Flock Safety vend maintenant des drones qui lisent les plaques depuis le ciel. L'entreprise revendique deux cents clients pour son programme de drones, capables de voler à 400 pieds et de lire une plaque à 2 000 pieds de distance, y compris au-dessus de jardins, de toits et à travers des fenêtres. Une caméra fixe se conteste devant un conseil communal ; l'espace aérien, lui, relève du régulateur fédéral, qui avait déjà accordé plus de mille dérogations d'automatisation à des agences de sécurité publique en février.

Le mouchard « secret défense » de la DGSI était dérivé d'un exploit public. L'outil qui a permis de percer Encrochat — 6 558 arrestations, 740 millions d'euros saisis — reposait sur une faille Android connue depuis 2019 et jamais corrigée sur ces téléphones. On le sait parce que la justice britannique a fait rétro-concevoir le logiciel par une entreprise tchèque, pour 2,34 millions d'euros, et que Computer Weekly a publié le résultat. Ce que la défense ne pouvait pas examiner en France, un tribunal étranger l'a fait examiner.

Le piratage du ministère de l'Intérieur a commencé sur l'ordinateur personnel d'un agent d'un autre ministère. Le 19 septembre 2025 au soir, un fonctionnaire du ministère de l'Agriculture consulte sa messagerie professionnelle depuis son domicile dijonnais et clique sur un lien vers un faux site de logiciels de musique. Sa machine attrape un cleptogiciel loué 300 à 500 dollars par mois ; le certificat de connexion au réseau du ministère y dormait, dans un cloud grand public. Deux mois et demi et « près d'une dizaine de lignes de défense » plus tard, 96 fichiers policiers sortaient. L'enquête de l'Office anticybercriminalité appelle cet agent le « patient zéro ».

Trois fuites confirmées aux impôts, et un aveu dans les remèdes. La directrice générale des Finances publiques a détaillé cette semaine trois intrusions distinctes : en juin par les comptes d'un agent et d'un prestataire externe (350 000 particuliers, 250 000 professionnels), en juillet par un compte pourtant protégé par double authentification (433 000 personnes, données cadastrales), en août par le portail des successions vacantes. Aucune n'a permis d'entrer dans un compte fiscal. Parmi les mesures annoncées : des quotas d'accès aux données — jusqu'ici, un compte légitime pouvait extraire sans plafond.

Guerre, infrastructure, dépendances
L'Ukraine a préparé des essaims de mille drones guidés par IA sur les aéroports de Moscou. Selon The Atlantic, qui cite deux sources anonymes proches du projet, Volodymyr Zelensky a autorisé les préparatifs d'une campagne visant à fermer durablement les aéroports moscovites pour couper l'élite russe de l'étranger, tout en s'inquiétant du risque pour les avions civils. Le plan n'a pas été exécuté. La présidence ukrainienne dément l'existence du projet et qualifie le récit d'absurdité totale.

Cinq agences fédérales américaines confirment des exploits écrits par IA contre des automates industriels. L'avis conjoint publié le 19 août par la NSA, la CISA, le FBI, le département de l'Énergie et l'agence de l'environnement décrit une campagne active : des scripts Python d'exploitation générés par IA, déguisés en outils de supervision légitimes, visant les automates Siemens S7 exposés sur internet dans l'eau, l'énergie, la chimie et l'agroalimentaire. La consigne prioritaire tient en une ligne : les débrancher d'internet.

Un composant élémentaire de l'écosystème Rust piégé pendant 86 minutes. Le 20 août au matin, une version malveillante d'arrayref — quelques macros, plus de 246 millions de téléchargements — est restée en ligne de 07:15:00 à 08:41:40, avec deux autres composants du même auteur. Le code s'exécutait à la compilation, avant même que le programme tourne. L'équipe Rust écrit ne pas croire à un geste du mainteneur : son ordinateur ou ses identifiants sont probablement compromis.

L'armée américaine a fait imprimer une pièce Oshkosh par des Marines, sans que le fabricant lâche sa propriété intellectuelle. Pendant un exercice dans le Pacifique, des Marines ont fabriqué un marchepied de camion à partir des données techniques d'Oshkosh Defense, mises à disposition de façon contrôlée par l'entreprise, qui en garde la propriété. Le commandant du service de maintenance le dit sans détour : personne ne sait encore combien devrait coûter l'usage de cette propriété intellectuelle séparée de la pièce. Réparer soi-même est devenu une licence à négocier, y compris pour le Pentagone.

Ce qu'on possède, ce qu'on loue
Les fonctions déjà installées dans les voitures se paient au mois. La newsletter automobile de Numerama décrit le mécanisme du véhicule défini par logiciel : le matériel est monté à l'usine, l'usage se loue, et l'arrêt de l'abonnement désactive une capacité qui reste physiquement sous la carrosserie. C'est la suite directe de ce que racontait l'article d'août sur l'achat d'une voiture.

Amazon ferme l'astuce du mode avion sur les emprunts en bibliothèque. Passer son Kindle hors ligne après le téléchargement permettait de garder un livre emprunté au-delà de la date de restitution. Les mises à jour 5.19.2 à 5.19.5 ont supprimé ce répit : la liseuse vérifie désormais la connectivité et bloque la lecture une fois l'emprunt expiré. Ni Amazon ni l'opérateur des prêts n'ont confirmé le changement — il est constaté par les lecteurs.

Une startup entraîne une IA sur de la peau humaine maintenue vivante. Outer Biosciences garde du tissu cutané en vie jusqu'à un mois hors du corps, contre quelques jours par les méthodes habituelles, pour observer des réactions lentes comme le remodelage du collagène. Un modèle prédictif propose les composés à tester et se réentraîne sur les résultats. La peau vient de chirurgies — surtout esthétiques —, fournie dé-identifiée par des biobanques agréées. Environ 23 millions de dollars levés, et aucune autorisation sanitaire requise pour les ingrédients cosmétiques.

Argent, pouvoir, contre-pouvoirs
NVIDIA s'associe à six géants de la finance pour mobiliser plus de 500 milliards de dollars. Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR ont signé le 10 août des protocoles d'accord destinés à créer des réserves de capital dédiées aux clients de NVIDIA — laboratoires, entreprises, fournisseurs de cloud. Le montage finance les centres de données et leur alimentation sans peser sur le bilan de NVIDIA. Son fondateur résume le déplacement : après les puces, « une nouvelle classe d'infrastructure investissable ».

L'Allemagne obtient d'Apple qu'il rende ses fenêtres de consentement équivalentes. L'autorité de la concurrence a clos le 17 août, contre engagements contraignants, la procédure ouverte en 2022 sur le dispositif de transparence du pistage. Apple doit retirer les symboles et formulations « potentiellement dissuasifs » de la fenêtre imposée aux applications tierces, et aligner sur elle celle qu'il affiche pour ses propres services — les deux n'étaient pas équivalentes.

Un township du Michigan coupe le courant à un centre de données. Le conseil d'Ypsilanti Township a voté à l'unanimité, le 18 août, un moratoire de six mois sur les grandes infrastructures électriques. Cible : un projet de 1,25 milliard de dollars porté par l'université du Michigan et le laboratoire de Los Alamos, sur 144 acres, qui suppose une sous-station de 110 mégawatts — l'équivalent de la consommation actuelle de tout le township. L'eau avait déjà été suspendue. La compétence locale ne porte pas sur les centres de données ; elle porte sur ce qui les alimente.
Des « électeurs synthétiques » entrent dans les campagnes américaines. Des personas générées par IA — âge, origine, région, religion — servent de groupes de discussion pour tester des messages politiques avant diffusion. L'article de Tech Policy Press documente les travaux universitaires et la matrice d'usages acceptables proposée par le chercheur Claudio Novelli ; l'usage réel en campagne relève, pour l'instant, de la prospective. Le biais est connu : ces modèles apprennent sur Reddit, X et Flickr, où les positions extrêmes sont surreprésentées.

Grok visé par une plainte pour 7 000 contenus pédocriminels. Cinq plaignantes, toutes mineures au moment des faits, poursuivent aux États-Unis l'entreprise de Grok — rejointe en juillet par Stability AI. Selon la plainte, un beau-père a téléversé une photo de sa belle-fille prise à onze ans pour générer des milliers d'images. L'audience préliminaire est fixée au 15 octobre. Rien n'est jugé à ce stade.

Un ancien ingénieur sécurité de Meta témoigne contre Zuckerberg. Arturo Béjar, dont le poste consistait à informer le patron de Meta sur les questions de sécurité, dépose dans le procès intenté en Californie par des procureurs d'États sur la santé mentale des mineurs. Il décrit une politique du « ne pas demander, ne pas dire » et affirme que Zuckerberg a donné une image trompeuse de l'engagement de l'entreprise envers les jeunes. Ce sont des allégations sous serment, pas des faits établis par un juge.

Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en entrepreneuriat média. Depuis 2005, j'analyse comment fonctionnent nos systèmes informationnels et les enjeux démocratiques qu'ils engendrent.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour en sortir, de manière constructive et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée notamment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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