Merci à Mathieu Baugniet, Leïla Rebbouh et toute l'équipe d'Oniryx pour l'invitation dans leur podcast IA Box. Trente-quatre minutes de conversation franche sur l'IA, les médias, le travail et ce qui nous attend — sans PowerPoint ni langue de bois.
Apprendre d'abord, coder ensuite
On m'a présenté comme quelqu'un qui aurait « pris le train de l'IA directement ». Ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai commencé par apprendre. Je ne suis pas développeur. Face à des gens qui font du machine learning depuis des années, la posture la plus honnête, c'est l'humilité. C'est exactement ce que j'avais fait en 2004-2005 avec les blogs : comprendre la mécanique avant de construire quoi que ce soit.
Deux, trois ans plus tard, je commence à m'en servir pour de vrai. Et le principe de base que j'ai développé, c'est de coder ma ligne éditoriale. Transformer une intention humaine — pourquoi je produis des contenus, avec quelles règles, quelle posture — en code contraignant. Claude Code et les skills m'ont permis d'implémenter ça, de le versionner sur GitHub, et d'en faire un outil de travail quotidien.
Ce code sert de garde-fou. Quand un commentaire LinkedIn me challenge, la réponse passe par ces guidelines. Quand l'IA hallucine — et ça arrive —, j'ai des boucles de rétroaction qui capturent l'erreur et l'intègrent. C'est itératif. C'est exigeant. Et c'est exactement le point : le bon usage de l'IA, c'est celui qui demande le plus de rigueur, pas le moins.
Le journalisme n'a pas changé. Ses outils, si.
J'assume pleinement que beaucoup de ce que j'écris passe par l'IA. La préparation de ce podcast aussi. Ce qui n'a pas changé, ce sont les valeurs : vérification, cascade éditoriale, responsabilité. Quand il y a une erreur, c'est moi qui l'assume, pas la machine.
Le problème n'est pas que des médias utilisent l'IA. Le problème, c'est qu'ils ne le disent pas. C'est la même logique que le publi-reportage : ça existe depuis toujours, ça participe du modèle économique, et ce n'est pas grave tant que c'est transparent. L'omission, elle, s'accumule. Et elle nourrit la défiance.
C'est pour ça que l'auditabilité du code m'intéresse autant. Montrer son processus de production, laisser les gens soulever le capot — c'est la condition pour que la confiance tienne. Le Standard a sa charte IA, la RTBF aussi, j'ai accompagné des médias et des entreprises à construire la leur. Chacun trace ses lignes. L'essentiel, c'est de les rendre visibles.
Pas une révolution industrielle. Plutôt l'imprimerie.
Internet a démocratisé l'accès au savoir. L'IA démocratise la production de contenu. Quand tout le monde peut produire tout et n'importe quoi, la question devient : quelle est la valeur de ce contenu ? Les expertises du monde d'hier sont plus que jamais à valoriser — notamment à travers ce que les humains savent encore faire de mieux : se parler, se voir, construire des relations.
L'imprimerie a amené les Lumières, mais aussi des révolutions sanglantes. On est au tout début de quelque chose de comparable, sauf que la vitesse est exponentielle. Et le risque, c'est qu'un petit nombre s'empare de la technologie pendant que les autres regardent la vague passer.
Santé mentale, emploi, et la question qu'on évite
Mes étudiants en journalisme et en communication, en master à l'IHECS, voient la réalité du terrain. Les managers seniors n'engagent plus de juniors — ils mettent trois agents IA en chaîne. Les étudiants le savent. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ils n'ont pas peur de la machine. Ils ont peur d'être dépassés plus vite qu'ils ne peuvent suivre.
Il y a un vrai enjeu de santé mentale, en entreprise comme à l'université. Quand on gagne une heure grâce à l'IA, ce n'est pas pour partir en vacances — c'est pour rajouter du boulot. La productivité augmente, la charge aussi. Ce piège-là n'est pas nouveau, mais l'accélération le rend plus brutal.
Les restructurations arrivent. Jack Dorsey annonce 50% de licenciements chez Block « à cause de l'IA ». Ce n'est pas la vraie raison — mais l'IA sert d'alibi commode. Les jobs qui disparaissent le font en quelques mois. Ceux qui les remplacent mettent plus de temps à émerger.
Ce qui m'enthousiasme
La démocratisation de la capacité du faire. Quelqu'un avec une vraie idée peut, en deux ou trois heures, sortir un prototype qui tient la route. Le vibe coding explose. La proportion de dépôts GitHub codés par Claude est en hausse constante. Même Claude est codé par Claude.
Mais il y a une condition : le human in the loop. On n'est pas au service des machines. Elles sont à notre service. La question, c'est comment on les met au service de quelle finalité, de quelle vision, de quelles valeurs. L'industrialisation posait les mêmes questions. Au service de quoi on met la bagnole ? C'est pareil aujourd'hui — sauf que l'échelle et la vitesse ont changé.
Construire plutôt que freiner
On ne va pas empêcher les grandes plateformes de faire ce qu'elles font. Elles sont trop grosses, trop imbriquées avec les États — on le voit aux US avec la fusion des bases de données de la sécurité sociale et de ICE. Par contre, on peut construire la suite. Le fediverse, la décentralisation, l'AI Act européen — ce sont des leviers réels.
La régulation européenne est mal perçue, souvent caricaturée. Elle est pourtant plutôt bien foutue. Pas pour brider l'innovation, mais pour exiger que les plateformes soient auditables, que leurs processus soient transparents. Et si au lieu d'interdire les réseaux aux enfants, on exigeait que les plateformes soient safe by design — et que ce soient les adultes qui s'authentifient pour accéder aux fonctionnalités addictives, comme pour l'alcool ou la boîte de nuit ?
Certains pensent qu'il suffira de couper dans les coûts pour que les services publics fonctionnent mieux. Ce ne sera pas le cas si ce n'est pas pensé autrement. Supprimer des postes n'est pas une stratégie d'innovation.
Trois conseils pour un manager
On m'a demandé de conclure avec trois recommandations. Les voici :
Prendre soin de la santé mentale de ses équipes. Pas en mettant du bon café. En donnant du sens, en accompagnant les transitions, en acceptant que les gens se posent des questions sur le monde dans lequel on vit.
Donner la possibilité de bouger. Les jobs vont changer, plusieurs fois. Former, laisser évoluer, ne pas verrouiller les gens dans des cases qui n'existeront plus dans cinq ans.
Ne pas mettre ses deux mains devant la vague. Elle va passer. La question n'est pas de savoir si, mais comment on surfe dessus — ou si on se retrouve sur le bord du chemin.
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