Logiciels libres : qui code, qui gouverne, qui encaisse ?

La Commission européenne lance une stratégie pour capter localement la valeur de l'open source. Mais le vrai enjeu n'est pas le code — c'est l'infrastructure, la gouvernance et la monétisation.

16 janv. 2026
Logiciels libres : qui code, qui gouverne, qui encaisse ?

[Edit 16/01 : article mis à jour suite aux retours pertinents en commentaires — merci pour la nuance !]

Logiciel libre et souveraineté: la Commission européenne lance un appel à contributions - ZDNET
La Commission propose jusqu’au 3 février aux développeurs, entreprises et communautés open source, administrations et chercheurs de contribuer à la future stratégie européenne d’écosystème numérique ouvert. En identifiant les obstacles à l’adoption de l’open source et en suggérant des mesures concrètes.

Clarifions d'abord un mythe : l'open source n'est ni européen, ni américain. C'est un écosystème mondial où des milliers de développeurs collaborent sans frontières. Les principales fondations (Apache, Linux, CNCF, Python) sont sous droit américain et financées majoritairement par les GAFAM — qui sont aussi les plus gros contributeurs.

Le code n'a pas de passeport. Et c'est sa force.

Mais la vraie question n'est pas qui écrit le code — c'est qui capture la valeur. Amazon Web Services génère des milliards avec des projets open source. Elasticsearch, Redis, MongoDB ont dû changer de licence pour survivre face à cette captation. Les mainteneurs, eux, restent souvent bénévoles ou sous-payés.

"L'Europe ne peut pas acheter sa souveraineté toute faite, elle doit la construire. À l'ère de l'instabilité géopolitique et de l'innovation rapide, l'Europe doit jouer sur ses points forts, notamment ses chercheurs de renommée mondiale et sa riche histoire en matière de développement open source"
— Coalition d'acteurs tech européens, 40 signataires incluant Mozilla, OSI, Wikimedia, Red Hat, Mistral AI

La Commission européenne lance un appel à contributions (ouvert jusqu'au 3 février) pour une stratégie attendue en 2026. L'initiative s'appuie sur l'EDIC, consortium franco-allemand-italo-néerlandais basé à Paris.

L'enjeu n'est pas de "territorialiser" l'open source — ce serait absurde et contre-productif. Il s'agit de construire :

→ Des capacités d'hébergement souveraines — le code est ouvert, mais AWS, Azure et GCP captent l'infrastructure
→ Des mécanismes de monétisation pour les mainteneurs européens — qui contribuent massivement sans en vivre
→ Une voix dans la gouvernance des projets critiques — qui décide des roadmaps de Kubernetes, TensorFlow, ou des bibliothèques dont dépend l'économie numérique ?

Le risque ? Fragmenter un écosystème qui tire sa puissance de son universalité. Créer des silos européens au lieu de favoriser l'interopérabilité.

Points de vigilance : La stratégie européenne doit éviter le nationalisme technologique. L'open source fonctionne parce qu'il est mondial. L'objectif n'est pas de créer un "GitHub européen" fermé, mais de garantir que les Européens qui contribuent à l'écosystème global puissent aussi en capturer une part de valeur.

7/10 : Score sur l'échelle des "5 piliers de la liberté", inspiré de l'ouvrage de Timothy Snyder
Framework #FLTR — Note méthodologique
Protocole de production et de publication dont la ligne éditoriale est codée dans l’ADN-même du projet. Cette architecture auto-apprenante transforme une intention humaine en contraintes techniques, imposées tant aux outils d’intelligence artificielle qu’aux humains qui les entrainent, et vice-versa

Et maintenant ?

🤘 Créer des fonds européens dédiés aux communs numériques critiques

Alliance État-entreprises-fondations pour financer durablement les infrastructures open source dont dépend l'économie européenne. Mécanisme inspiré des obligations vertes : les entreprises qui utilisent massivement l'open source contribuent proportionnellement au financement des mainteneurs.

→ On saura que ça marche quand les principaux projets open source (y compris ceux hébergés par des fondations américaines) auront des mainteneurs européens rémunérés décemment.

🤘 Investir dans l'infrastructure cloud européenne

Le code est ouvert, mais l'hébergement est concentré. Plutôt que de "nationaliser" le code, construire des alternatives crédibles à AWS/Azure/GCP pour l'hébergement des services critiques. OVH, Scaleway, Deutsche Telekom Cloud existent — l'enjeu est de leur donner l'échelle.

→ On saura que ça marche quand les administrations européennes auront migré leurs services critiques vers des clouds européens sans perte de performance.

💪 Auditer la dépendance technologique de son organisation

Cartographier concrètement : qui héberge vos données ? Qui gouverne les outils dont vous dépendez ? Qui capture la valeur de votre usage ? Cette démarche révèle souvent des dépendances invisibles.

→ On saura que ça marche quand les directions informatiques distingueront clairement code (souvent ouvert) et infrastructure (souvent captive).


Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.

Si tu connais des exemples réels qui vont dans ce sens — ou des contre-exemples qui méritent d'être documentés — partage-les en commentaires et discutons-en ensemble sur Discord !

Cinq piliers pour prendre soin de nos libertés numériques