On n'oppose pas une "meilleure idée" à la haine, mais une limite

Le Premier ministre belge veut rouvrir la loi sur l'incitation à la haine, au nom de la liberté d'expression. A quel cadre est-il urgent de s'attaquer : à celui qui protège les minorités depuis 1981, ou à celui des machines qui nous profilent, et qui n'existe pas encore ?

29 mai 2026
On n'oppose pas une "meilleure idée" à la haine, mais une limite

Jeudi, à la Chambre, Bart De Wever a défendu l'idée que la liberté d'expression devait rester « aussi peu restreinte que possible » : « la meilleure arme contre une idée abjecte est une meilleure idée. » Le chef du gouvernement reprend mot pour mot ce que portent dans son parti le président de la Chambre Peter De Roover et le ministre de la Défense Theo Francken : rouvrir la loi de 1981, en retirer la notion d'« incitation à la haine », ne garder que « l'appel à la violence ».

La phrase du Premier ministre est, en fait, très politiquement correcte. En s'appuyant sur John Stuart Mill et son "marché des idées", il ne prend pas beaucoup de risque d'être contredit. Depuis deux siècles, il est acquis qu'une société adulte tranche par le débat, et pas par le Code pénal.

Sauf que aujourd'hui, les idées se débattent principalement sur le fil de nos algorithmes, à longueur de journée, ad nauseam. Et là, les "meilleures idées" évoquées par Bart De Wever n'ont aucune chance de gagner contre les plus abjectes. Jamais. Parce que le moteur qui tisse ces fils a été conçu explicitement pour ne pas récompenser la justesse, le "bon sens" ou le "plus petit commun dénominateur". Mais l'engagement. Et rien n'engage plus que la colère et la haine.

Les flux qui alimentent les plateformes ne visent pas un débat d'idées plus riche, mais une amplification industrielle de la détestation. Elon Musk, free speech absolutist autoproclamé, a rouvert les portes de X à Donald Trump, Nick Fuentes ou Andrew Anglin au nom de cette liberté-là.

Revenons à notre Premier ministre. Si la haine de l'autre est une idée abjecte, nous devrions alors pouvoir la combattre par son strict antagoniste : l'amour de son prochain ? Mais l'arène où s'exerce cette « liberté des idées » n'a rien de neutre puisqu'elle favorise consciemment une idée et pas l'autre.

La haine fédère la colère et le ressentiment — c'est facile, ça vise des individus isolés, ça rapporte de l'argent, ça concentre du pouvoir. L'altruisme vous fait passer pour un bisounours, ne rapporte pas un rond, et propose de prendre soin — dans la complexité, toujours — de ce qui nous lie plutôt que de ce qui nous sépare. Le marché des idées de Mill supposait des interlocuteurs à armes égales. Les moteurs algorithmiques, eux, ont pour l'instant choisi leur camp.

L'historien Timothy Snyder — spécialiste de l'Europe centrale et orientale, qui a consacré son œuvre récente, de On Tyranny (2017) à On Freedom (2024), aux mécanismes par lesquels les démocraties basculent dans l'autoritarisme  dynamite l'idée de la liberté individuelle comme une simple absence d'entrave : la freedom from, celle dont les MAGA ont fait un dogme. Pour Snyder, la vraie liberté est positive : la freedom to, la capacité réelle d'agir, de parler, d'exister dans l'espace public.

Et surtout : « il n'y a pas de liberté sans solidarité ». Ma liberté n'est pas un stock que je défends seul dans mon coin. Elle dépend intégralement de la préservation de ta liberté à toi.

Appliquez ça à la parole, quand la haine circule librement, elle n'ajoute pas de la liberté au total. Elle la déplace. Celui qu'on désigne, qu'on stigmatise, qu'on harcèle par meute, il se tait. Il quitte le fil, ferme le compte, baisse les yeux dans la rue. La parole « libérée » des uns confisque celle des autres. « Tout autoriser » ne maximise pas la liberté d'expression : ça la transfère, des minorités visées vers ceux qui crient le plus fort. Ce n'est pas un espace plus libre. C'est un espace dont on a changé les propriétaires.

Présenter la loi comme une muselière, c'est se tromper d'objet. La loi est un curseur, et le curseur belge est déjà placé avec soin. Depuis un arrêt de la Cour constitutionnelle de 2009, le délit d'incitation exige un « dol spécial » : la volonté délibérée de pousser à la haine, à la discrimination, à la violence. Une opinion, une caricature, une blague, une statistique mal digérée — sans cette intention — ne tombent pas sous le coup de la loi. La prétendue dérive « trop large » est déjà bordée par le juge constitutionnel, depuis plus de quinze ans.

Soyons précis. Avoir une pensée raciste n'est pas un délit. Heureusement — personne ne veut d'une police de la pensée. Ce que la loi punit, ce n'est pas l'opinion, c'est l'incitation : le passage de « je crois que » à « faites-leur ». Cette frontière-là, entre l'idée qu'on garde et l'appel qu'on lance, c'est exactement la ligne que la loi trace. La déplacer vers le seul « appel à la violence », c'est décréter que tout ce qui prépare le terrain — la déshumanisation patiente, la désignation répétée d'un bouc émissaire — redevient une opinion comme une autre. Or la violence ne commence jamais par la violence. Elle commence par les mots qui la rendent pensable.

Et c'est un scénario connu. Le 20 janvier 2025, Trump signait un décret au titre orwellien, « Restoring Freedom of Speech and Ending Federal Censorship ». La liberté d'expression brandie comme bélier pour démolir la modération, requalifier la lutte contre la désinformation en « censure ». Le procédé est rôdé : on waponise un principe libéral pour protéger ceux qui en abusent. Quand la N-VA reprend la petite musique, elle n'invente rien. Elle applique un playbook.


La loi de 1981 qui devrait nous protéger tous est née le même été que le PC d''IBM, à deux semaines près. Alors quitte à rouvir des textes au nom de la liberté, autant le faire sérieusement.

Vous trouvez que le cadre législatif a mal vieilli ? Moi aussi. Mais lequel est le plus obsolète ?

Celui qui protège les minorités contre l'incitation à la haine, ou celui qui n'existe pas encore pour nous protéger des machines qui profilent, prédisent et, demain, nous ciblent ? Vous voulez ouvrir un vrai chantier de modernisation ? En voilà un.

Engagez-vous sur ce qui menace vraiment la liberté d'expression, et la liberté tout court, en 2026.

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Monsieur le ministre de la Défense, depuis février, une pétition dort à la Chambre. Elle demande trois choses simples : un inventaire des systèmes d'IA déjà déployés par la Défense et la Police fédérale, des standards nationaux minimaux — transparence, contrôle humain, audit indépendant — et une position parlementaire claire sur deux usages : l'IA pour la surveillance de masse, et les armes létales autonomes. Trois demandes, parce que l'AI Act européen exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre.

Sur ces outils, ceux que vous pilotez précisément, le vide juridique est total.

Il serait assez logique, pour défendre la liberté, de d'abord se préoccuper de celle réellement sans gardien. Pas en desserrant l'étau sur ceux qui désignent des boucs émissaires. Mais en écrivant les règles qui manquent sur les outils qui, eux, ne débattent pas, et sur lesquels vous et puis vos successeurs allez vous appuyer pour déterminer qui aura le droit, ou pas,de s'exprimer et de manifester librement, sur internet et dans l'espace public à l'avenir .

Où placer le curseur de l'usage des machines entre liberté de s'exprimer, de manifester, de circuler, de se rebeller et la défense de l'état de droit, de la sécurité publique, de la protection des biens et des individus, fut-ce avec usage de la force ?

Le débat est ouvert, et toutes les opinions en la matière doivent pouvoir être entendues et débattues.

Mais la haine n'est pas une idée qu'on réfute avec une meilleure idée. Une idée, on la discute. La haine, elle ne cherche pas à convaincre, elle cherche à désigner et à détruire.

On ne lui oppose pas un "meilleur argument", on lui impose une limite.


56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - 56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - Pétitions - Petities
L’AI Act européen exclut la sécurité nationale de son champ. Aucun texte belge n’encadre donc l’usage de l’IA par la Défense nationale et la Police fédérale.Je demande à la Chambre d’adopter une résolution pour :(1) obtenir du gouvernement un état des lieux des systèmes IA déployés et de leurs garanties contractuelles ; (2) fixer des règles nationales minimales ; et (3) se prononcer sur l’usage de l’IA pour la surveillance de masse et les armes sans supervision humaine.

La pétition ouverte aux signatures sur le site de la Chambre: https://dekamer.mijnopinie.belgium.be/initiatives/i-1290