Le pourquoi profond est simple : si les gens bien intentionnés ne s'emparent pas de ces outils, d'autres, avec des intentions bien moins nobles, le feront. J'ai donc fait ce que n'importe quel artisan ferait face à un problème de passage à l'échelle : j'ai outillé mon métier.
N'importe qui peut désormais générer du contenu à la chaîne. Coder sa ligne éditoriale, c'est poser l'acte inverse : une transparence radicale. La charte qui gouverne tout ce que je publie fait plusieurs centaines de lignes. Elle s'adosse à cinq axes d'analyse — souveraineté, imprévisibilité, mobilité, factualité, solidarité — inspirés des travaux de Timothy Snyder sur les conditions de la liberté. Ce ne sont pas des catégories d'opinion : ce sont des prismes structurels appliqués systématiquement à chaque contenu.
La factualité est assiégée. Les plateformes sont optimisées pour la polarisation et le profit, pas pour la qualité de l'information. Face à ça, coder sa ligne éditoriale est un acte de liberté positive — pas restreindre, mais augmenter sa capacité d'action.
En octobre 2025, j'ai commencé à transformer cet engagement moral en contraintes techniques. Aujourd'hui, cela représente plus de 15 000 lignes de code qui chargent des principes en prémisses de chaque analyse, embarquent des boucles de rétroaction quand quelque chose déraille, distinguent le fait documenté de l'interprétation et refusent de publier une affirmation sans source. Le fonctionnement est documenté publiquement dans une note méthodologique, journal des modifications compris — quand je me trompe, on peut remonter le fil, comprendre pourquoi, et corriger la règle. Pas seulement le texte.
Le système est entré en production le 1er janvier 2026. Il veille environ 250 sources et produit de l'ordre de 45 articles par jour. Il évolue, il se corrige, il apprend — sans sacrifier ni la rigueur, ni ma vie de famille, ni mon corps qui, à bientôt 50 ans, me rappelle régulièrement qu'il a son mot à dire sur l'occupation de mes journées ;-)

Comment ?
Le principe de fonctionnement est non négociable : la machine filtre, analyse et propose. L'humain valide et publie. Jamais l'inverse.
La curation des sources est humaine. Le pré-filtrage est automatisé — des garde-fous, pas des décisions. L'analyse approfondie est assistée par l'IA, mais cadrée par la charte : interdiction des formulations creuses, des superlatifs vides, du jargon qui se déguise en analyse. Un article doit franchir plusieurs seuils avant publication ; en dessous du score requis, il ne sort pas.
La décision de publier reste toujours un acte humain explicite. Aucun contenu ne part sans validation manuelle. Avant d'atteindre une plateforme, chaque contenu passe aussi au filtre de la boussole des besoins : huit raisons fondamentales pour lesquelles les gens consomment de l'information — se tenir au courant, découvrir, comprendre un mécanisme, prendre du recul, trouver des outils, se connecter à une communauté, s'inspirer, être surpris. C'est ce besoin identifié qui détermine le format, le template, la plateforme de destination et le niveau de profondeur. Le réseau social donne la surface — l'angle, le fait, la question. Le site donne la profondeur — l'analyse, le contexte, les pistes d'action.
En pratique, tout converge dans un hub éditorial central, puis part vers mon « QG » en ligne — da.van.ac, là où, depuis 2005, je « détiens » la relation avec ceux et celles qui me font le plaisir et l'honneur de me lire — avant d'être distribué de manière différenciée sur chaque plateforme, chacune avec un format adapté. Pas du cross-posting : de la distribution pensée. Quand un contenu pose problème, je ne corrige pas juste le post — je remonte à la règle qui a laissé passer l'erreur et je la mets à jour. Le système apprend de ses ratés.
Six mois plus tard
Depuis le 1er janvier, le pipeline a généré 5 451 articles. J'en ai publié 556. Je choisis donc de ne pas publier 90 % de ce que la machine produit — c'est le coût réel de la curation : sur les 520 millions de tokens consommés en six mois, 250 millions ont servi à analyser des articles que je n'ai jamais publiés. Le pipeline ne produit pas du contenu. Il produit du jugement éditorial, à l'échelle.
Côté visible : 556 articles sur da.van.ac, 1 524 posts sur les réseaux sociaux, 27 newsletters. Sur LinkedIn, sur ces six mois : 2,87 millions d'impressions (+2 851 %), 797 000 membres touchés, 35 500 engagements (+103 %) et 5 000 abonnés supplémentaires (+48 %). La newsletter a gagné 74 % d'abonnés, avec un taux d'ouverture moyen de 55 %. Facebook, Mastodon, Bluesky et Instagram suivent, chacun avec son format.
La suite, avec vos équipes ?
Début juillet, j'ai eu le plaisir de présenter l'ensemble de ma démarche — workflow détaillé, coûts, chiffres complets — devant le directoire de Ouest-France, « le plus grand quotidien francophone au monde ». Merci d'ailleurs à Fabrice Bazard, son directeur général, et à Édouard Reis Carona pour cette invitation. Merci aussi à tous les rédac chefs et aux directeur·ices de pôles pour la richesse de nos échanges 🙏
La version ci-dessus est un condensé de cette keynote, qui au complet (50 slides) tient dans un format d'une heure, avec les questions qui grattent sur les droits d'auteurs, la transformation du travail dans les rédactions, les modèles économiques et les enjeux déontologiques, avec des débuts de réponses et des réflexions qui ne tiennent pas dans des slides.
Si vous voulez découvrir la suite, dans votre rédaction, avec votre board, avec vos équipes ? Je serai ravi d'en discuter : d@van.ac.
Sortir du flux
Après six mois à haute fréquence, le constat est assez limpide : un système qui analyse le flux et publie proprement. Mais publier pour publier, remplir les tuyaux parce que les autres le font, n'a jamais été et en sera jamais mon objectif.
J'ai donc continué à faire évoluer le dispositif. Le framework sait désormais construire des articles qui ne partent d'aucun flux — analyses de fond, synthèses multi-sources, prises de position. Pour ces formats libres, un protocole bloquant impose d'inventorier chaque affirmation — typée, sourcée, statuée — avant d'écrire la moindre ligne de prose. Tant que le tableau de preuves n'est pas validé, la rédaction n'existe pas. Ce billet-ci est passé par là, comme les autres.
Un radar tourne trois matins par semaine et repère les sujets qui résonnent chez plusieurs sources indépendantes — pas les plus bruyants, ceux qui reviennent de plusieurs endroits à la fois. Il me notifie, je choisis, je traite.
Et depuis juillet, une analyse peut devenir un feuilleton d'action : un constat ouvre un épisode, l'épisode pose des pistes, les réactions de la communauté décident de la suite — interview, reportage, terrain. Le premier est en cours : la dette d'expertise, ou ce que Ford redécouvre en rappelant ses ingénieurs vétérans. Chaque article continue par ailleurs d'alimenter une base de pistes d'action concrètes — des propositions qui nomment des acteurs, décrivent un mécanisme et définissent un signal de réussite : « on saura que ça marche quand… ». Classées par type — action collective, choix individuel, résistance non-violente — et par horizon temporel, elles constituent un répertoire vivant de ce qui est possible.
Détail qui n'en est pas un : depuis juin, toute la production tourne à la maison, sur un serveur gros comme deux boîtes à chaussures, posé à côté du routeur. Prêcher la souveraineté numérique depuis le cloud d'un autre aurait été bancal.
Et le framework irrigue tout le reste : 23 projets versionnés dans mon lab, une soixantaine de skills actifs qui tournent en permanence. Chaque erreur corrigée dans le pipeline améliore tous les autres projets. Des leads, des keynotes, un livre, de la matière pour mes cours.
Tout ça repose sur un seul point de contrôle : moi. Si j'arrête de valider, le système produit toujours — mais il ne publie plus du moi. L'enjeu de pérennité n'est pas technique, il est éditorial : rester aligné entre ce que je dis et ce que je fais, entre ce que je publie et ce que je m'impose. Je signe tout ce que je valide, pas tout ce que je produis.
Le chantier des prochains mois : fermer la boucle. Le workflow produit le fond, le code génère la forme, l'audience répond, et ses réponses réalimentent la veille. Le workflow ne peut pas tricher — le code vérifie. Le code ne peut pas inventer — le workflow a tout fourni.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en entrepreneuriat média. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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