Quand les régimes autoritaires instrumentalisent l'identité numérique

L'analyse de Patrick Boehler révèle comment les régimes autoritaires transforment les systèmes de vérification d'identité en outils de répression, rendant caduques les stratégies classiques de contournement.

30 déc. 2025
Quand les régimes autoritaires instrumentalisent l'identité numérique
Photo de Etienne Girardet sur Unsplash

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Écoutez cet article lu par Damien Van Achter

The seams between autocratic systems
From collateral freedom to systems arbitrage

Ce qui frappe dans l'analyse de Patrick Boehler, c'est la sophistication croissante des mécanismes de répression numérique. En Iran comme en Chine, les manifestants ne sont plus traqués par leur contenu, mais par les traces d'identité laissées lors de la simple création de comptes : cartes SIM enregistrées, IMEI d'appareils, numéros de téléphone cross-référencés. La vérification d'identité, censée prouver qu'on est une vraie personne, devient la preuve qu'on est une cible.

L'auteur documente l'effondrement de la stratégie de « liberté collatérale » qui misait sur l'interdépendance économique : les régimes n'oseraient pas bloquer Amazon ou Cloudflare par peur des dégâts collatéraux. Mais l'Iran a construit un internet domestique qui maintient banques et services publics tout en coupant l'accès international. La Russie et la Chine suivent la même voie, créant des espaces informationnels souverains où seuls les citoyens « lisibles » par l'État peuvent participer.

Ce qui émerge, c'est un nouveau paradigme de contrôle : non plus simplement censurer, mais exclure préventivement tous ceux qui échappent au système d'identification étatique. Les régimes autoritaires ont compris qu'ils n'ont pas besoin des mêmes tuyaux que tout le monde - ils peuvent construire les leurs et décider qui y accède. Reste une faille : leur incapacité à se faire mutuellement confiance, créant des « coutures » entre systèmes que l'auteur propose d'exploiter.

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Et maintenant ?

Face à ces enjeux, plusieurs pistes d'action systémique se dessinent.

🤘 Créer une infrastructure de vérification d'identité décentralisée et interopérable qui échappe au contrôle étatique unique.

Au lieu de subir les systèmes de vérification instrumentalisés par les régimes, on pourrait imaginer des coalitions d'ONG, universités et acteurs tech développant des protocoles de preuve d'humanité qui ne reposent pas sur des documents d'État. Des initiatives comme Proof of Humanity ou les systèmes de réputation distribuée montrent la voie : vérifier qu'on est humain sans révéler qui on est précisément. La logique générative serait de créer un écosystème où l'identité devient portable entre juridictions, réduisant la dépendance à un seul système national.

On saura que ça marche quand des journalistes exilés pourront maintenir leur présence sur les plateformes domestiques de leur pays d'origine, et quand les coûts de construction d'un internet souverain deviendront prohibitifs face à des alternatives décentralisées crédibles.

💪 Transformer l'incapacité des régimes autoritaires à se faire confiance en levier géopolitique pour la société civile.

Boehler identifie cette méfiance mutuelle comme leur talon d'Achille. Une coalition diplomaties démocratiques + organisations internationales + société civile pourrait systématiquement exploiter ces failles : soutenir les dissidents qui naviguent entre systèmes, documenter les incohérences entre régimes, créer des « zones grises » juridictionnelles où la vérification croisée devient impossible. L'objectif n'est pas de casser ces systèmes un par un, mais d'augmenter exponentiellement leurs coûts de coordination.

On saura que ça progresse quand les régimes autoritaires devront investir massivement dans des accords bilatéraux de reconnaissance mutuelle de leurs systèmes d'identité, et quand leurs tentatives de coordination échoueront régulièrement face aux divergences géopolitiques.

Développer une doctrine juridique internationale du « droit à l'identité fluide » qui protège explicitement les usages légitimes de pseudonymat et d'identités multiples.

Face à l'instrumentalisation étatique de la vérification d'identité, le droit international pourrait évoluer pour reconnaître que l'anonymat et la multiplicité des identités numériques sont des composantes essentielles de la liberté d'expression et d'association. Cela passerait par des coalitions juristes + défenseurs des droits + régulateurs européens qui établiraient des précédents : le pseudonymat comme droit fondamental, l'interopérabilité des systèmes d'identité comme obligation, la portabilité de l'identité numérique comme service public.

On saura que ça fonctionne quand les premières condamnations internationales de régimes pour « violation du droit à l'identité numérique » créeront une jurisprudence, et quand les entreprises tech devront justifier juridiquement leurs choix de design en matière d'identité.


Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.

Si tu connais des exemples réels qui vont dans ce sens — ou des contre-exemples qui méritent d'être documentés — partage-les en commentaires et discutons-en ensemble sur Discord !

Cinq piliers pour prendre soin de nos libertés numériques