Rédaction sous influence à l'heure de l'IA

Pendant près de deux heures, nous avons exploré cette question qui obsède les rédactions : comment écrire "avec ou malgré" les machines ?

28 déc. 2025
Rédaction sous influence à l'heure de l'IA

Merci à Florent Diverchy (Marketing Intelligence Manager Produpress) et Christophe Charlot (Rédacteur en chef - Gondola Media) d'avoir accepté de confronter leurs expériences et leurs doutes lors de ce webinaire organisé par IHECS Academy

Entre gains de productivité spectaculaires et risques systémiques pour la qualité de l'information, entre opportunités et dérives, le débat a révélé des tensions fondamentales qui dépassent largement le cadre technique.

Les grands enjeux abordés

Le nivellement par le milieu

Florent l'a formulé avec une clarté redoutable : "L'IA produit un nivellement par le milieu." Statistiquement, les modèles génératifs privilégient les réponses les plus probables. Résultat ? Ils peuvent élever les profils faibles ou moyens, mais lissent la singularité des meilleurs. Le risque de "tiédissement" des contenus devient systémique — un point que j'ai soulevé dès le début de la discussion.

Le tabou de l'usage réel

Christophe a mis le doigt sur un point crucial : de nombreux journalistes utilisent déjà ChatGPT pour reformuler, débloquer une intro ou améliorer un passage, mais sans le dire. Le "shadow AI" dans les rédactions est une réalité. Comme il l'a rappelé : "Le vrai danger n'est pas l'outil en soi mais la tentation de devenir paresseux."

Les modèles économiques sous pression

J'ai constamment ramené la discussion aux enjeux structurels : dépendance aux plateformes, capture de la valeur par les grandes techs, optimisation pour les assistants génératifs (GEO) vs risque de cannibalisation du trafic. Florent a illustré concrètement ces tensions avec ses expériences de localisation vidéo : réussite spectaculaire en turc, ratage caricatural en "québécois".

Analyse selon les 5 piliers de la liberté

Appliquons la grille de Timothy Snyder à ces enjeux pour mieux comprendre ce qui se joue vraiment.

Souveraineté — Qui décide ?

L'enjeu : Les rédactions doivent-elles rester dépendantes des modèles américains (OpenAI, Google) ou construire des alternatives européennes ?

Ce qui se dessine : Florent a évoqué le développement de LLM internes entraînés sur les archives de chaque journaliste, créant des "personae" de ton. Techniquement fascinant, mais qui soulève immédiatement la question : qui possède ces personae quand un journaliste quitte la rédaction ?

J'ai souligné l'importance de l'AI Act, des droits voisins et de la souveraineté européenne, en rappelant les tensions entre modèles américain (business first), chinois (État first) et européen (citoyen first). La souveraineté ne concerne pas que la géopolitique — elle touche aussi la gouvernance des données, la fiscalité, les crédits d'impôts et le soutien public pour des alternatives européennes crédibles.

Imprévisibilité — Peut-on encore surprendre ?

L'enjeu : Si l'IA optimise pour le "statistiquement probable", comment préserver la différenciation éditoriale, l'angle inattendu, la signature reconnaissable entre mille ?

Le constat : L'uniformisation guette. Nous l'avons tous confirmé : l'IA est mieux acceptée en aval (déclinaisons, SEO, traduction) qu'en amont sur le cœur créatif. C'est justement là qu'elle fragilise le plus la singularité.

La piste : Se recentrer sur ce que l'IA ne sait pas faire : l'investigation terrain, l'angle improbable, la confrontation de sources contradictoires, l'éthique situationnelle. Florent l'a bien résumé : déléguer "la partie chiante" du travail pour se concentrer sur la valeur humaine.

Mobilité — Peut-on partir sans perdre son identité ?

L'enjeu : Les modèles entraînés sur vos archives créent une forme de dépendance. Votre "ton", votre "style" deviennent des actifs de l'entreprise. Que se passe-t-il si vous changez de média ?

La question ouverte : Christophe et Florent ont tous deux souligné la nécessité de cadres contractuels clairs (chartes, AI policies, relations avec les freelances). Mais le droit est en retard sur la technique.

L'alerte : Attention au lock-in éditorial. La vraie mobilité, c'est pouvoir emmener sa signature ailleurs — pas juste ses données.

Factualité — Qui est responsable en cas d'erreur ?

L'enjeu central : Transparence, human in the loop, clarification des responsabilités éditoriales.

J'ai insisté sur ce point tout au long du webinaire : la responsabilité éditoriale ne peut pas être déléguée aux machines. Qui est responsable en cas d'erreur ou de dérive ? Le journaliste qui a validé ? Le média qui a publié ? L'outil qui a généré ?

Le consensus : Nous nous accordons sur ce point : la main humaine doit rester aux trois étapes critiques (recherche, angle, écriture/publication). Le fact-checking devient non négociable. Florent a insisté sur sa vision éthique utilitariste : ne pas tromper le lecteur, maximiser le bénéfice pour le plus grand nombre.

La tension : Christophe anticipe des "rédactions IA" ou des agents autonomes produisant des contenus de bout en bout. Dans ce cas, l'usage massif ou autonome de l'IA devrait être divulgué, au nom de la responsabilité éditoriale et de la confiance. J'ai alerté sur les dérives possibles : faux profils, rédactions entièrement automatisées, influenceurs virtuels.

Solidarité — Ne laisser personne derrière

L'enjeu : Éviter que le fossé se creuse entre journalistes "augmentés" et journalistes "remplacés".

La réponse : Formation continue, sortir de l'inertie, renforcer les compétences fondamentales. Comme je l'ai répété pendant le débat : apprendre à écrire avant d'apprendre à utiliser l'IA. Rester curieux, se repositionner sur l'enquête, le terrain et l'éthique plutôt que sur la seule production de texte.

L'optimisme mesuré : Christophe l'a dit : l'IA peut pousser les rédactions à se recentrer sur leur vraie valeur ajoutée. Des rédactions hybrides, plus petites mais plus productives, où les journalistes pilotent les outils plutôt que d'être pilotés par eux.

Pistes d'action concrètes

À l'issue de cette discussion, plusieurs leviers émergent pour construire un journalisme "freedom compliant" à l'ère de l'IA :

Pour les rédactions

  1. Établir une charte éditoriale IA claire — Quels usages acceptés ? Quelle transparence ? Qui valide quoi ?
  2. Sortir du shadow AI — Structurer les expérimentations, mutualiser les apprentissages, éviter les bricolages sauvages
  3. Investir dans la formation continue — Pas seulement sur les outils, mais sur l'éthique, le droit, l'esprit critique
  4. Expérimenter des LLM internes — Garder la main sur les données, les modèles, les personae
  5. Revendiquer la transparence — Divulguer l'usage de l'IA quand elle joue un rôle significatif
  6. Encadrer contractuellement — Chartes, AI policies, relations avec les freelances

Pour les journalistes

  1. Rester curieux et exigeant — L'IA doit redevenir un outil parmi d'autres, pas le nouveau centre du métier
  2. Renforcer ses fondamentaux — Investigation, terrain, éthique, écriture sans béquille
  3. Documenter ses pratiques — Partager ce qui marche, ce qui échoue, construire un savoir collectif
  4. Revendiquer ses droits — Sur ses archives, son ton, sa signature

Pour l'écosystème

  1. Soutenir des alternatives européennes crédibles — L'AI Act ne suffira pas sans modèles souverains
  2. Repenser les modèles économiques — Droits voisins, licences avec les LLM, crédits d'impôts, soutien public
  3. Encadrer juridiquement — Statut des personae, responsabilité éditoriale, droit à l'oubli
  4. Créer des espaces de débat — Sortir du consensus mou, confronter les expériences

Pour conclure : une boussole, pas un audit

J'ai posé le cadre de cette conférence en insistant sur un point : l'enjeu n'est pas de trouver un consensus, mais de confronter expériences et points de vue pour comprendre comment écrire "avec ou malgré" les machines.

La grille des 5 piliers n'est pas un audit de conformité — juste une boussole pour naviguer dans un paysage qui change à toute vitesse.

Florent et Christophe ont montré qu'il est possible d'être à la fois pragmatique et exigeant, optimiste et lucide. Leur honnêteté sur les usages réels, les échecs, les zones grises, est infiniment plus précieuse que les discours lissés qu'on entend trop souvent.

Parce que oui, l'IA peut être un levier de productivité. Mais elle peut aussi devenir un accélérateur d'uniformisation, un outil de capture de valeur, un vecteur de déresponsabilisation. Tout dépend de comment nous choisissons de l'utiliser — et de notre capacité à ne pas laisser les choix techniques dicter nos choix éditoriaux.

Comme je l'ai dit en conclusion : l'IA doit redevenir un outil parmi d'autres dans la boîte à outils, et non le nouveau centre du métier.

La liberté, encore une fois, ce n'est pas un bug à corriger pour que le système continue de tourner. C'est la fonctionnalité qu'on doit défendre coûte que coûte pour le transformer.


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