Cette dette, Palantir ne veut ni la voir ni la payer. Pourtant, elle a plusieurs colonnes, plusieurs échelles, plusieurs créanciers : les contribuables de dizaines de pays qui ont financé ARPANET, la NSF, Horizon Europe et le Chips Act ; les administrations publiques dont les données ont été captées sans contrepartie proportionnée ; les travailleurs du Sud global payés 2 dollars de l'heure pour labelliser l'horreur ; les communautés qui hébergent les data centers et qui hériteront des déchets.
Reste à savoir comment on va la recouvrer, cette dette.
Et là, pas besoin d'inventer. Les outils existent, ils sont documentés, ils fonctionnent déjà, à petite échelle, quelque part dans le monde. Le blocage est politique, pas technique. C'est une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne parce qu'on sait faire. Mauvaise parce que ne pas le faire est un choix — pas une fatalité.
Trois mouvements. Qui tiennent chacun seul et se renforcent ensemble.

Rendre ce qui a été prêté
La fiscalité, d'abord. L'accord OCDE sur un impôt minimum de 15% sur les bénéfices des multinationales existe depuis 2021. Il a été signé par plus de 140 juridictions. Son implémentation effective, en revanche, patine. L'Union européenne l'a adoptée en 2022. Les États-Unis l'ont contourné par un régime d'exception en 2025. Plusieurs pays en développement tergiversent. Le chantier n'est pas d'inventer l'outil. C'est d'arrêter de lui mettre des bâtons dans les roues.
La transparence pays par pays (Country-by-Country Reporting) existe elle aussi. Elle impose aux multinationales de publier leurs bénéfices, leurs impôts payés et leurs effectifs, juridiction par juridiction. L'OCDE l'a formalisée en 2015. L'UE l'a imposée pour les très grandes entreprises en 2021. Manque la version publique intégrale — pour l'instant, une partie des données reste confidentielle, accessible uniquement aux administrations fiscales. Les ONG et les journalistes demandent la publication totale depuis quinze ans. Ce n'est pas un sujet technique. C'est un bras de fer.
Puis, et c'est plus lourd : reprendre une participation publique au capital des entreprises qui doivent leur existence à la recherche publique. Pas une nationalisation — on entend d'ici les cris d'orfraie.
Une prise de participation proportionnelle au risque assumé en amont. Le modèle existe déjà dans plusieurs pays. Bpifrance en France. Le Sovereign Tech Fund allemand qui investit dans les briques open source critiques. Banco Português de Fomento au Portugal. Et, ironie, In-Q-Tel a fait exactement ça avec Palantir. Rien n'empêche de retourner le geste : l'État qui a pris le risque prend aussi le retour. Sauf la volonté politique, qui, décidément, manque à l'appel.
Des conditionnalités sociales, démocratiques et climatiques sur tous les contrats publics — du Chips Act à Horizon Europe en passant par les marchés militaires. La traçabilité pays par pays des bénéficiaires finaux des crédits d'impôt recherche, que la Cour des comptes française recommande depuis des années. Elle n'est pas entendue. Il faudra l'entendre.
Libérer ce qui a été pris
Les données, les protocoles, les communs numériques. Trois fronts liés.
Sur les données : le cadre existe côté protection individuelle (le fameux RGPD européen, CCPA californien, équivalents au Brésil et en Inde). Manque le cadre collectif — celui qui traite les données publiques comme un commun, pas comme un gisement privatisable. Les data trusts juridiques sont une piste explorée au Royaume-Uni et au Canada. Des fiducies qui détiennent les données au nom des communautés concernées et négocient les conditions d'accès. Aucun pays n'a encore franchi le pas de l'imposer par la loi. Temps de se demander pourquoi.
Sur les protocoles : Really Simple Licensing (RSL) pour le licensing collectif des contenus, sur le modèle des sociétés de gestion musicale. Model Context Protocol (MCP), un standard ouvert pour connecter les agents IA à des sources de données, utilisable notamment pour encadrer l'accès aux corpus éditoriaux. Web Bot Auth pour identifier les robots. X402 pour les paiements entre agents. Ces protocoles ouverts ont émergé depuis 2024. Ils ne remplacent pas le droit — ils lui donnent des outils. Leur adoption reste volontaire, donc asymétrique : les gros éditeurs signent, les scrapeurs passent outre. Une directive européenne qui les rende opposables changerait l'équation du jour au lendemain.
Sur les communs : les médias publics européens disposent d'environ 29 Md€/an. Quand ils monétisent sur YouTube, Google prélève 45%. Quand ils ne monétisent pas, Google ne reverse rien. Une fraction de cette somme, réorientée, suffirait à faire exister à grande échelle ActivityPub (Mastodon), AT Protocol (Bluesky), Matrix, les projets fédérés européens en germination. Modèles de langue open source pour les langues minoritaires — LATAM-GPT en Amérique latine, SEA-LION en Asie du Sud-Est, Bhashini pour les langues indiennes. Chacun démontre que la voie existe. Il ne s'agit même pas d'augmenter la dépense publique. Juste de décider qu'un euro d'argent public finance un bien public. Pas tellement révolutionnaire, quand même.
Payer ceux qui n'ont jamais été payés
Les travailleurs du Sud global, d'abord. La directive européenne de 2024 sur les plateformes a commencé à encadrer le travail du clic. Elle doit être étendue à toute la chaîne de valeur numérique — modération, data labeling, annotation, fine-tuning — et transposée au-delà de l'UE via l'OIT. Cadre international, standard de rémunération opposable, traçabilité des chaînes de valeur humaines. Le modèle est celui du devoir de vigilance adopté en France en 2017 puis au niveau européen en 2024 pour les chaînes d'approvisionnement physiques. Il n'y a aucune raison technique de ne pas l'étendre au numérique. Il y a juste des lobbies qui n'en veulent pas.
Les systèmes publics, ensuite. Quand DeepMind s'entraîne sur les dossiers du NHS britannique, le retour au NHS doit être contractuel, quantifié, public — pas symbolique. Quand un modèle s'entraîne sur Wikipedia, sur la BBC, sur les archives de l'INA, sur les registres de santé de l'Assurance maladie, le contrat doit exister et doit rendre quelque chose aux institutions qui ont construit ces biens. Cadre multilatéral à négocier via l'OMC ou l'OCDE. Probablement plus efficace que d'attendre les procès, qui seront longs, coûteux et perdus une fois sur deux.
Les ressources physiques, enfin. Terres rares, cobalt, lithium : la traçabilité minière est aujourd'hui défectueuse. Le règlement européen sur les matières premières critiques (2024) est un premier pas, insuffisant. Audit des chaînes cobalt/lithium, responsabilité des acheteurs finaux, taxation des importations non-traçables. Et, parce qu'on y arrivera bien un jour : cadre de responsabilité à très long terme sur les déchets des data centers, nucléaires en particulier. Si Microsoft signe en 2024 avec Constellation pour redémarrer Three Mile Island, Microsoft doit provisionner la gestion des déchets sur la même échelle de temps que la décroissance radioactive des éléments produits. Pas sur dix ans — sur des dizaines de milliers.
Et on y est encore : une taxe carbone sur l'entraînement et l'inférence des grands modèles. Plusieurs chercheurs la proposent depuis 2023. Aucun gouvernement ne l'a encore mise en œuvre. L'argument « ça va ralentir l'innovation » fonctionne pour les industries qu'on a envie de préserver. Pour les autres, on régule. Temps de choisir dans quelle catégorie la Silicon Valley se range.
Un dernier mot
Ce n'est pas un programme. C'est une liste d'outils, tous déjà essayés quelque part. Ce qui manque, ce n'est pas la technique. Ce n'est pas non plus l'argent — il y en a beaucoup, à aller chercher là où il s'est concentré. Ce qui manque, c'est la volonté de nommer des créanciers qu'on a décidé d'oublier, et d'exiger d'eux une comptabilité que la Silicon Valley a tenu seule pendant trente ans.
Karp a ouvert le registre en pensant écrire un chèque pour Palantir. Il se trouve que les créanciers savent aussi lire. Et tenir un grand livre.
À nous de jouer.
Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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