Minneapolis, janvier 2026. Trois mille agents fédéraux déployés contre la volonté des élus locaux. Des citoyens abattus en pleine rue. Une occupation paramilitaire de la deuxième plus grande ville du Minnesota.
Et pourtant, quelque chose d'inattendu se produit. Un ingénieur logiciel lance un financement participatif pour 500 dashcams. Une pétition de 450 employés tech circule entre Google, Meta et Anthropic. 45 villes boycottent une compagnie aérienne qui collabore avec ICE. En quatre jours, huit pays européens coordonnent une réponse collective aux menaces de Trump sur le Groenland.

L'historien Niall Ferguson a formulé la dynamique à l'œuvre dans The Square and the Tower : « Les hiérarchies sont si hostiles aux connexions horizontales parce que quelques-unes suffisent à isoler le dirigeant. C'est pourquoi les hiérarchies sont paranoïaques et insécures. Elles ont raison de l'être. »
Elles ont raison d'avoir peur. Voici pourquoi.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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Le paradoxe du pouvoir
Manuel Castells, sociologue de la "société en réseau", pose le principe fondateur dans The Power of Identity : « Partout où il y a du pouvoir, il y a aussi du contre-pouvoir. La configuration réelle de l'État dépend de cette interaction constante. »
Ce n'est pas de l'optimisme. C'est de la mécanique sociale. Le pouvoir génère sa propre opposition — non pas malgré sa brutalité, mais à cause d'elle.
Regarde Minneapolis. Chaque vidéo d'agent ICE tirant sur un civil non armé, chaque conférence de presse qualifiant une mère de famille de « terroriste domestique », chacune des 96 violations d'ordonnance judiciaire documentée par le juge Schiltz — tout cela ne fait pas qu'indigner. Cela recrute.
Comme l'a théorisé Castells dans Networks of Outrage and Hope"sur Internet on se connecte mais on ne se touche pas — c'est dans la ville, ensemble, que se produit le moment de re-formation." Les 500 dashcams de Minneapolis ne servent pas qu'à documenter. Elles créent un réseau de témoins qui se reconnaissent mutuellement.
La structure qui résiste
Mais les réseaux ne gagnent pas automatiquement. Zeynep Tufekci, dans Twitter and Tear Gas, documente le piège : « Internet permet aux mouvements de croître dramatiquement et rapidement, mais sans construction préalable des capacités organisationnelles et collectives qui pourraient les préparer aux défis inévitables qu'ils affronteront. »
Elle appelle ça le « tactical freeze » — des mouvements incapables de changer de tactique ou de prendre des décisions collectives une fois la répression venue. Occupy. Tahrir. Gezi Park. Tous ont souffert du même syndrome : signal massif, capacité insuffisante.
La différence avec ce qui émerge aujourd'hui ? La coalition anti-Avelo Airlines ne s'est pas formée en quelques jours. Elle s'est construite sur neuf mois, ville après ville, jusqu'à atteindre 44 chapitres DSA coordonnés dans 51 villes. La lettre aux PDG tech s'appuie sur un précédent de 2019 à San Francisco. Les 500+ organisations qui demandent au Congrès de « mettre ICE en laisse » existaient avant Trump 2.0.
Gene Sharp, théoricien de la résistance non-violente dont les travaux ont inspiré Otpor! en Serbie et les révolutions de couleur, identifie le mécanisme dans From Dictatorship to Democracy : le pouvoir d'un régime repose sur des « piliers de soutien » — fonction publique, police, armée, élites économiques, médias. La stratégie ? Identifier ces piliers, puis les saper systématiquement.
C'est exactement ce qui se passe :
- Pilier économique : Avelo Airlines perd des contrats municipaux et subit une campagne de réputation dévastatrice
- Pilier technologique : 450 employés de Google, Meta, Amazon, Anthropic signent une pétition contre leurs propres employeurs
- Pilier administratif : Les sanctuary cities refusent la coopération avec ICE
- Pilier médiatique : Bellingcat a transformée en contre-pouvoir journalistique les smartphones utilisés par des bénévoles pour enrichir la base de données d'incidents ICE, structurée par l'outil Atlos, crée un maillage de surveillance citoyenne qui comble les angles morts des médias locaux.
Les chiffres qui comptent
Erica Chenoweth, professeure à Harvard, a analysé 323 mouvements de masse entre 1900 et 2006. Sa découverte, publiée dans Why Civil Resistance Works : les campagnes non-violentes sont plus de deux fois plus efficaces que leurs équivalents violents.
Pourquoi ? Parce qu'elles abaissent les barrières à la participation. Parce qu'elles permettent des coalitions plus larges — jeunes, vieux, valides, handicapés, tous peuvent contribuer. Parce qu'elles provoquent des « transferts de loyauté » — des défections au sein même du système.
« Les pays avec des campagnes non-violentes sont dix fois plus susceptibles de transitionner vers la démocratie dans les cinq ans », écrit Chenoweth, « que la campagne ait réussi ou non. »
Dix fois. Le processus compte autant que le résultat.
La géométrie variable
Et l'Europe dans tout ça ? Mark Carney, Premier ministre canadien, a donné un nom au phénomène lors de son discours à Davos : « Nous poursuivons une géométrie variable — différentes coalitions pour différents enjeux, basées sur des valeurs et des intérêts communs. »
Quand Trump a menacé le Danemark de tarifs douaniers pour le Groenland, huit pays européens ont coordonné une réponse en quatre jours. Pas via les institutions officielles de l'UE — trop lentes. Par un réseau ad hoc : Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Allemagne, France, Pays-Bas, Royaume-Uni.
Le résultat ? Ursula von der Leyen : « L'Europe restera unie, coordonnée et engagée à défendre sa souveraineté. » Trump a reculé — pour l'instant.
Carney nomme la logique : « Les grandes puissances peuvent se permettre d'agir seules. Elles ont la taille de marché, la capacité militaire, le levier pour dicter leurs termes. Les puissances moyennes, non. Mais quand nous négocions bilatéralement avec un hégémon, nous négocions en position de faiblesse. Ce n'est pas de la souveraineté. C'est la performance de la souveraineté tout en acceptant la subordination. »
La réponse ? Des coalitions qui inversent le rapport de force.
Tu vois le pattern ?
Les vulnérabilités
Tout n'est pas rose. Tufekci avertit dans Twitter and Tear Gas : les mouvements qui dépendent des plateformes corporate (Twitter, Facebook, Instagram) jouent sur un terrain contrôlé par des intérêts qui ne sont pas les leurs. Le « tactical freeze » guette toujours — la répression peut figer un mouvement incapable d'adapter sa stratégie.
Albert-László Barabási, physicien des réseaux et auteur de Linked: The New Science of Networks, ajoute une nuance : les réseaux « scale-free » sont robustes face aux attaques aléatoires, mais vulnérables au ciblage des hubs — les nœuds les plus connectés. Arrête les organisateurs clés, et le réseau peut s'effondrer.
C'est pourquoi la structure compte autant que l'intention. La coalition anti-Avelo a survécu parce qu'elle était multi-nodale — pas de leader unique à cibler. Les dashcams de Minneapolis fonctionnent parce que n'importe qui peut en acheter une — pas besoin d'être activiste professionnel. Et le modèle Bellingcat de documentation rhizomique prouve qu'un réseau distribué de citoyens peut produire des enquêtes que même les grands médias ne peuvent ignorer.
Ce que ça signifie pour toi
La brutalité fabrique ses propres anticorps. Mais les anticorps ont besoin de structure pour survivre.
« Ce sont les réseaux qui tendent à innover. Et c'est à travers les réseaux que les idées révolutionnaires peuvent se propager de manière contagieuse. » (Ferguson, 2017)
La question n'est pas de savoir si des coalitions vont émerger — elles émergent déjà. La question est de savoir si elles construiront la capacité nécessaire pour tenir dans la durée.
Minneapolis, Avelo, le Groenland, ICEout.tech — ce sont les premiers signes d'un système immunitaire qui se réveille.
⚡ Et maintenant ?
5 Pistes d'action concrètes
Créer un réseau européen de vérification vidéo citoyenne sur le modèle Bellingcat. L'idée : fédérer médias locaux, collectifs tech et associations de défense des droits pour développer des outils de vérification accessibles à tous. Les écoles de journalisme pourraient intégrer l'investigation open source comme matière obligatoire et créer des cliniques pratiques où les étudiants travaillent sur des cas réels.
Cartographier sa dépendance numérique. Exercice concret : lister ses services essentiels (banque, e-mail, stockage, outils de travail) selon leur origine géographique. Identifier ses points de vulnérabilité — quels services s'arrêteraient si Washington décidait de sanctionner votre employeur, votre banque, ou toi-même ? Puis migrer progressivement vers des alternatives européennes ou auto-hébergées.
Auditer ses clés de chiffrement Windows. Si tu utilises BitLocker, tes clés de récupération sont probablement stockées sur les serveurs Microsoft — et accessibles au FBI sur simple demande légale. Vérifie sur account.microsoft.com/devices/recoverykey, supprime les clés cloud, puis reconfigure BitLocker en stockage local uniquement. Une manipulation technique, mais documentée pas à pas par Microsoft eux-mêmes.
Rejoindre ou créer un réseau de veille économique contre les industries de la répression. Le boycott coordonné de 45 villes contre Avelo Airlines montre qu'une coalition syndicats-ONG-collectivités peut faire plier une entreprise en moins d'un an. Le modèle est transférable : surveillance, biométrie, cloud gouvernemental. La question n'est pas "faut-il agir ?" mais "quelles entreprises de votre sphère d'influence pourraient basculer demain vers la répression — et quels leviers as-tu sur elles ?"
Former les journalistes locaux à l'audit des algorithmes publics. Amnesty International a développé une méthodologie qui privilégie les témoignages humains sur l'expertise technique — pas besoin d'être data scientist pour documenter comment un algorithme de la CAF ou de Pôle Emploi affecte les gens. L'idée : que chaque rédaction régionale puisse enquêter sur les systèmes automatisés de son territoire. Une surveillance décentralisée, alimentée par ceux qui connaissent le terrain et les personnes concernées.
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🎬 Pendant ce temps-là, coté backstage ...
Les chiffres des précédentes semaines se confirment 😎 😅
Manifestement, mon petit framework de publication (toutes les explications sont ici) est en train de faire ses preuves, notamment sur Linkedin., avec quasiment 800.000 impressions en un mois, et plus de 9.000 engagements, tout ça en organique pur.



Résultat: 1.60 nouveaux abonnés, et une qualité de lead assez incroyable (plus d'infos là-dessus la semaine prochaine, avec des conférences et des ateliers, notamment au Canada 🇨🇦).
Merci à toi pour ta confiance. Keep going 🤘🚀 !
Cette semaine, ce fut également un réel honneur de participer à la soirée des Voeux 2026 de Agoria Wallonie, en compagnie de Arnaud Ruyssen, Fabrice Brion, Anne Cambier, ainsi que 850 dirigeant.e.s d'entreprises wallones. Grand merci à Clarisse Ramakers, Sarah Godard et à toutes les équipes de Agoria pour cette invitation 🙏

Merci aussi à Jean-François Sacré (L'Echo) de m'avoir demandé d'apporter #my2cents à la réflexion sur l'arrivée de la pub dans ChatGPT, avec Hugues Rey, Bernard Cools et Grégory Marchandise. Tu peux lire l'article en lien ci-dessous.

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À dimanche prochain !
Damien
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