Il y a un certain culot à publier, depuis le compte officiel d'une entreprise cotée de surveillance, un manifeste en 22 points qui commence par expliquer à la Silicon Valley qu'elle a une dette morale à payer à la nation. C'est pourtant ce qu'Alexander Karp a fait le 18 avril dernier.
Because we get asked a lot.
— Palantir (@PalantirTech) April 18, 2026
The Technological Republic, in brief.
1. Silicon Valley owes a moral debt to the country that made its rise possible. The engineering elite of Silicon Valley has an affirmative obligation to participate in the defense of the nation.
2. We must rebel…
Karp commence de cette manière : la Silicon Valley a une dette. Pour la combler, elle doit participer à la défense. Ses ingénieurs ont donc une obligation positive. Alors qu'aucun créancier supposé — ni l'État, ni la nation, ni le contribuable américain — n'a formulé cette créance, c'est Karp lui-même qui se désigne débiteur et qui désigne, dans le même mouvement, où va le remboursement : les contrats de défense. Autant dire son propre carnet de commandes.
Bref, Karp parle de dette. D'accord, alors parlons de dette. Mais ouvrons vraiment le grand livre. Toutes les colonnes, et pas seulement celle qu'il a choisi de remplir.

Ce que les États ont vraiment payé
ARPANET, 1969. Financé par le département de la Défense. Ancêtre direct d'Internet. GPS, conçu par le Pentagone, ouvert au civil en 2000. Siri, sorti du projet CALO, financé par le DARPA et conduit par SRI International. Google : deux étudiants de Stanford, en 1994, une bourse de la National Science Foundation (grant IRI-9411306), BackRub qui devient PageRank. Sergey Brin bénéficie au passage d'une Graduate Research Fellowship, financée par l'impôt fédéral. En gros, sans la NSF, pas de Google.
Palantir elle-même n'existe que parce qu'en 2005, le fonds In-Q-Tel — véhicule d'investissement de la CIA — a mis environ 2 millions de dollars dans une jeune entreprise qui peinait à convaincre le capital-risque traditionnel. Ce n'est pas le montant qui compte. Peter Thiel en avait déjà mis 30 millions de sa poche, c'est l'accès. Karp lui-même le reconnaît : le plus précieux dans l'investissement In-Q-Tel n'était pas le chèque, c'était la porte ouverte sur les analystes de la CIA, futurs clients de Palantir.

Mariana Mazzucato a résumé le mécanisme en 2013 dans The Entrepreneurial State : la puissance publique finance le risque à perte en amont, le privé capte la rente en aval. En l'occurrence, la rente, c'est Palantir. Et la rente, seize ans plus tard, explique à ses bailleurs historiques qu'elle a une dette morale à leur égard — à condition que ces bailleurs lui achètent ses produits en retour. Joli retournement, mais un peu gonflé quand même.
La dette n'est pas qu'américaine
Karp parle « du pays qui a rendu la Silicon Valley possible ». C'est commode. Un seul État, un seul créancier, une seule capitale. Sauf que les entreprises tech américaines opèrent dans presque tous les pays de la planète et, partout, elles captent des transferts publics.
En France, le Crédit d'impôt recherche a représenté 7,43 milliards d'euros pour la seule année 2022. La Cour des comptes recommande d'ailleurs depuis des années de mieux tracer les bénéficiaires finaux. Elle n'est pas entendue. L'European Chips Act, adopté en juillet 2023, mobilise 43 milliards d'euros, dont 11 milliards de financements publics. Horizon Europe distribue près de 95 milliards sur 2021-2027 — une part non négligeable irrigue des filiales européennes de multinationales dont les sièges sont à Mountain View ou Redmond.

Les talents formés à Polytechnique, à l'ETH Zürich, à l'IIT Bombay ou à Tsinghua finissent chez Google, Meta ou Microsoft. Les cartes IGN, l'Ordnance Survey britannique, les registres fonciers publics nourrissent Google Maps. Chaque économie avancée entretient, à sa mesure, la machine. Au total, des centaines de milliards d'euros de soutien public, année après année, captés sans contrepartie démocratique opposable.
Et ce n'est encore que la partie visible. Les dettes invisibles, elles, celles qui n'apparaissent dans aucun bilan, sont encore plus lourdes.

Le travail du Sud global, d'abord. L'enquête de TIME en janvier 2023 a documenté comment OpenAI, via le sous-traitant Sama au Kenya, a fait labelliser les contenus les plus traumatisants — abus sexuels d'enfants, torture, suicides — par des travailleurs payés entre 1,32 et 2 dollars de l'heure. OpenAI réglait Sama 12,50 $/h, soit six à neuf fois ce que touchaient les travailleurs. L'écart n'est pas un coût d'intermédiation. C'est un transfert.
Les données publiques, ensuite. En 2015, DeepMind a obtenu un accès aux dossiers de 1,6 million de patients du Royal Free NHS Trust britannique, sans consentement proportionné. L'Information Commissioner's Office a jugé en 2017 que le transfert violait le droit. Cela n'a rien empêché. Le modèle s'est répandu : santé, éducation, services sociaux. Tout ce qu'un État a patiemment constitué comme bien commun peut devenir matière première pour des systèmes propriétaires, sans que la transaction soit jamais vraiment négociée.
Les ressources physiques, aussi. Le coltan congolais. Le cobalt, le lithium chilien. L'eau potable pour refroidir les data centers, parfois dans des régions déjà en stress hydrique. L'électricité au charbon en Virginie.

Et les externalités qu'on ne chiffre pas encore faute d'outils : l'empreinte carbone de l'entraînement et de l'inférence des grands modèles, qui explose depuis deux ans. Microsoft, Google et Amazon ont signé en 2024 avec Constellation, X-energy et Kairos Power des contrats de relance nucléaire pour alimenter leurs serveurs. Les déchets qui iront avec dureront des milliers d'années. Si Google, Microsoft ou Amazon passent à autre chose — et Google a déjà tué des projets plus stratégiques que ça — qui va gérer les déchets ? Le contribuable, évidemment. Pour très, très longtemps.
Il y a enfin le retournement de veste libertarien. Les grands pontes de la Silicon Valley ont passé trente ans à expliquer qu'ils ne devaient rien à personne, que l'État était leur ennemi, que la régulation freinait l'innovation. Arrive 2024-2025. Elon Musk, Peter Thiel, David Sacks, Marc Andreessen et les autres se rangent derrière Trump et redécouvrent soudain l'intérêt des contrats publics, de l'influence politique directe, des subventions stratégiques. Ils ont gardé leur singlet. Mais ils ont retourné la chemise.
Collectivisation des coûts, privatisation des bénéfices
Ce mécanisme a un nom. Il a été formulé et critiqué depuis des décennies : les coûts du numérique — financement de la recherche, formation des ingénieurs, captation des données, externalités climatiques et sociales, dette nucléaire à long terme — sont supportés par les collectivités. Les bénéfices sont privatisés, exfiltrés via les Pays-Bas ou l'Irlande, et redistribués à des actionnaires qui paient en Europe un taux d'imposition effectif inférieur à 15%, selon l'Observatoire européen de la fiscalité.
L'évasion fiscale des multinationales coûte à l'Union européenne entre 50 et 70 milliards d'euros par an pour la seule planification fiscale agressive, et jusqu'à 160 à 190 milliards si l'on inclut les régimes fiscaux spéciaux et les inefficacités de collecte, d'après le service de recherche du Parlement européen.
Karp, dans son manifeste, parle d'une « dette morale » de la Silicon Valley envers l'État américain. Le mot juste n'est pas dette. C'est soustraction.
Le geste de Karp n'est pas un acte de contrition. C'est un acte de positionnement.
Palantir vend précisément les systèmes dont le manifeste justifie l'expansion. Gestion des déportations pour ICE. Infrastructure de données pour l'US Army et pour Tsahal. Plateforme FDP pour NHS-England. Le point 17 étend le périmètre Palantir à la sécurité intérieure américaine. Le point 5 prépare le marché des armes IA. Le point 15 appelle au remilitarisation de l'Allemagne et du Japon — deux marchés importants pour une entreprise de logiciels de défense. Le vocabulaire patriotique habille une stratégie commerciale, et la « dette morale » sert à disqualifier par avance toute résistance : résister à Palantir, dans ce cadre, devient résister à la nation.
Karp joue First Learn The Rules. Then Break Them, mais à l'envers. Il réécrit les règles comptables pour que ses contrats de défense deviennent une obligation morale du contribuable. Ça, c'est un renversement qu'il aurait été intéressant d'assumer. Au lieu de ça, il habille l'opération avec un drap civique.
Bref. Il a ouvert le registre comptable. Dommage de ne pas y inscrire les deux colonnes — et de ne pas le lire à l'échelle où il doit l'être. À qui les plus-values de la recherche publique mondiale doivent-elles vraiment revenir ? Aux contribuables qui financent les laboratoires. Aux travailleurs qui entraînent les modèles. Aux patients dont les dossiers nourrissent les systèmes. Aux communautés qui hébergent les data centers et qui hériteront des déchets. La liste des créanciers réels est longue, et aucun d'eux n'a jamais été invité à la table.
Alors, comment va-t-on réellement la payer cette dette ?
Bonne question.
J'explore quelques pistes dans l'article suivant : "Rendre, libérer, payer. Comment on solde vraiment la dette de la Silicon Valley."
Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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