
GB News a perdu plus de 100 millions de livres sterling depuis son lancement en 2021. Une catastrophe industrielle ? Pas si l'on change de grille de lecture. La chaîne, détenue par le gestionnaire de fonds Sir Paul Marshall et le groupe Legatum basé à Dubaï, emploie comme présentateurs les dirigeants de Reform UK : Nigel Farage (585 000 £ versées par la chaîne depuis son élection comme député), Richard Tice (vice-président du parti) et Lee Anderson (député Reform). Selon une analyse commandée par Alan Rusbridger, ancien rédacteur en chef du Guardian, auprès de vingt journalistes professionnels, la chaîne enfreint de manière systématique les règles de diffusion, avec des invités partisans et des angles alignés sur la droite radicale. L'Ofcom, le régulateur britannique, a à peine réagi.
Le mécanisme mérite qu'on s'y arrête. Au Royaume-Uni comme ailleurs, les dons aux partis politiques sont déclarés et plafonnés. Mais financer un média qui diffuse 24 heures sur 24 les messages d'un parti, met en avant ses figures et martèle ses thèmes — immigration, guerres culturelles — n'entre pas dans la catégorie « don politique ». Marshall, qui possède aussi The Spectator et UnHerd, et ses co-investisseurs Christopher Harborne et Jeremy Hosking ont collectivement dépensé plus de 130 millions de livres pour influencer la politique britannique depuis 2020, selon Democracy for Sale. Une partie de ces dépenses transite par des canaux médiatiques qui échappent aux règles de financement électoral.
Ce schéma ne se limite pas au Royaume-Uni. En Belgique francophone, le site 21News a été créé en juillet 2024 par Étienne Dujardin, conseiller communal du Mouvement réformateur. Dès le 1er août, son conseil d'administration accueillait Louis Sarkozy, deux cadres du groupe Bolloré — Lodoïs Moreau (direction financière Lagardère/Bolloré) et Damien Hammouchi (ex-C8, aujourd'hui directeur du développement chez Canal+) — et Étienne Bertier, proche du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin. Les interviews de Sarkozy sont rediffusées sur Europe 1, propriété de Bolloré. Dans un pays où le « cordon sanitaire » médiatique contre l'extrême droite tient depuis les années 1990, l'opération contourne la convention par un canal nouveau : un média en ligne qui n'est pas tenu par les mêmes engagements que les diffuseurs historiques.
L'Italie de Berlusconi et la Hongrie d'Orbán ont déjà illustré ce que produit la capture de l'espace médiatique par des intérêts politiques privés : une distorsion durable du débat public, bien avant le jour du vote. Ce qui se joue aujourd'hui avec GB News et 21News relève d'une version actualisée de cette logique — adaptée aux régulations contemporaines, et qui exploite précisément les angles morts entre droit des médias et droit du financement politique.
Points de vigilance
L'analyse repose sur des pertes financières documentées et des recoupements de personnel, mais le lien causal « perte volontaire = investissement politique délibéré » reste une interprétation. Les cadres réglementaires diffèrent entre Royaume-Uni, Belgique et France, ce qui limite la portée des comparaisons. Risque de polarisation du débat sur la régulation des médias : attention à ne pas confondre critique légitime des règles actuelles avec censure.
8/10 : Score sur l'échelle des "5 piliers de la liberté", inspiré de l'ouvrage de Timothy Snyder

Et maintenant ?
Face à ces enjeux, plusieurs pistes d'action systémique se dessinent.
- 🤘 Requalifier le financement médiatique partisan en contribution politique.
Le vide juridique est identique dans la plupart des démocraties européennes : un investisseur peut injecter des millions dans un média aligné sur un parti sans que cela soit comptabilisé comme un don politique. Des organisations comme Transparency International, Democracy for Sale au Royaume-Uni ou l'Observatoire des médias en Belgique documentent déjà ces flux. Une coalition entre régulateurs électoraux et régulateurs des médias pourrait proposer un seuil de requalification : au-delà d'un certain degré de chevauchement entre personnel médiatique et personnel politique, le financement du média serait traité comme une contribution en nature au parti. Le Parlement européen a ouvert ce chantier avec le règlement sur la transparence de la publicité politique (2024), mais le média partisan en tant que tel reste hors du périmètre.
→ On saura que ça progresse quand un régulateur électoral national — britannique, belge ou français — inclura pour la première fois un financement médiatique dans le décompte des dépenses de campagne d'un parti.
- ✊ Rendre visible la carte de propriété des médias.
Le Media Ownership Monitor de Reporters sans frontières cartographie déjà la concentration médiatique dans plusieurs pays. Mais les structures de détention passent souvent par des holdings, des fondations ou des montages offshore qui opacifient la chaîne de contrôle. En France, la loi Bloche (2016) impose une transparence limitée. En Belgique, les obligations sont encore plus faibles. Soutenir les initiatives qui rendent ces structures lisibles — et exiger que les plateformes de distribution affichent les informations de propriété à côté des contenus — permettrait au public de contextualiser ce qu'il regarde. La Media Freedom Act européenne (2024) prévoit des obligations de transparence, mais leur mise en œuvre dépendra de la pression citoyenne sur les régulateurs nationaux.
→ On saura que ça progresse quand un téléspectateur pourra voir, en un clic, qui finance la chaîne qu'il regarde et quels liens ses propriétaires entretiennent avec des partis politiques.
Ces pistes ne sont pas des recettes toutes faites, mais des points d'entrée pour repenser nos systèmes numériques selon une logique de liberté positive : non pas limiter, mais augmenter nos capacités collectives d'action.
💬 On en discute ?
Tu veux recevoir le flux quotidien des articles publiés sur le site ? Suis-moi sur LinkedIn, Bluesky, Mastodon, Facebook ou rejoins-moi sur Discord !
Tu as des remarques, des suggestions, ou tu veux discuter d'une idée pour avancer dans tes propres projets ? Connecte-toi et laisse-moi un commentaire ou jette un oeil directement à mon agenda. 📆


