Le 4 février 2026, le Washington Post a licencié plus de 300 personnes — un tiers de ses effectifs. Sections sport et livres fermées, bureau du Caire supprimé, correspondante à Kiev notifiée en plein reportage, couverture locale réduite à une douzaine de journalistes contre quarante. Parmi les licenciés : Caroline O'Donovan, chargée de couvrir Amazon. L'homme derrière ces coupes possède 261 milliards de dollars et pourrait absorber les pertes du Post pendant des siècles.
Ce qui se joue dépasse la crise de la presse. Bezos a versé 40 millions pour un documentaire Melania Trump (dont 28 millions directement à l'intéressée), bloqué l'endorsement Harris en octobre 2024, restructuré la section opinion pour ne publier que sur les « libertés personnelles et marchés libres ».
Deux jours avant les licenciements, le secrétaire à la Défense visitait Blue Origin — contrat lunaire NASA de 3,4 milliards. Comme le résume l'ancien fact-checker Glenn Kessler : « Bezos n'essaie pas de sauver le Post. Il essaie de survivre à Trump.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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Le parallèle avec Musk est structurellement identique : acquisition d'infrastructure publique (Twitter, 44 milliards), réalignement politique (288 millions de donations), contrats gouvernementaux massifs (5,9 milliards Space Force). Mais Musk franchit un seuil supplémentaire avec X Payments : licences dans 41 États, partenariat Visa, et une vision explicite — « Vous n'aurez plus besoin d'un compte en banque ».
Et la boucle se referme : début février, Musk a fusionné SpaceX et xAI dans un méga-deal à 1 250 milliards de dollars — fusées, Starlink, Grok et X sous un même toit, le tout en amont d'une IPO qui pourrait devenir la plus grosse de l'histoire. Quand le même acteur contrôle la voix, l'information, l'argent et la connectivité, la déplateforme passe du symbolique au total.
La question n'est plus quel pilier de la liberté sera capturé, mais qui contrôlera une stack assez complète pour rendre l'exclusion irréversible — sans juge, sans recours, en quelques heures.
Le modèle existe déjà, et on sait exactement où il mène. En Chine, WeChat concentre messagerie, réseau social, paiements, commerce et services gouvernementaux pour 1,3 milliard d'utilisateurs. Être déplateforme de WeChat, ce n'est pas perdre un réseau social — c'est ne plus pouvoir payer son loyer, prendre un taxi ou accéder à ses dossiers médicaux.
Le Parti communiste chinois l'a bien compris : la super-app est devenue un instrument de censure et de surveillance à grande échelle, que Foreign Policy qualifie d'outil « ultime d'autoritarisme ». La différence avec X Payments ? Musk lui-même ne s'en cache pas : il veut « le WeChat de l'Occident ».
L'architecture est identique. Comme le résume l'Atlantic Council : « Les super-apps s'intègrent parfaitement à l'ambition de l'État d'organiser tous les aspects de la vie des citoyens pour le contrôle politique ». La seule variable, c'est le régime politique dans lequel elle opère — et cette variable n'a jamais semblé aussi fragile.
Ce qui rend le pattern « paiements » plus dangereux que les autres formes de capture, c'est son irréversibilité pratique. On peut quitter un réseau social en une journée. On peut changer de moteur de recherche en trois clics. Mais quand sa vie financière entière transite par une plateforme — salaire, épargne, transactions quotidiennes —, le coût de sortie devient prohibitif.
C'est précisément ce que visent les super-apps : non pas fidéliser par la qualité, mais verrouiller par la dépendance. Les législateurs new-yorkais l'ont formulé sans détour en demandant le rejet de la licence X Money : rendre Musk « permanent dans l'infrastructure financière du pays » avec accès aux données de millions de consommateurs serait, selon leurs mots, « grossièrement irresponsable et contraire à la loi ».
Bonus : leur lettre mentionne aussi explicitement WeChat comme précédent inquiétant
Des pistes existent pourtant. La campagne #StopHateForProfit avait démontré en 2020 que les annonceurs restent le pilier de soutien le plus vulnérable des plateformes. — et X Payments a besoin de leur confiance pour atteindre la masse critique.
En Europe, le DMA offre un cadre pour imposer la séparation fonctionnelle entre données sociales et données financières. Et à l'échelle individuelle, une chose reste possible dès maintenant : cartographier ses propres dépendances, et s'assurer que sa voix, son information et son argent ne transitent jamais par le même acteur.
La vraie question n'est pas « est-ce qu'on peut encore faire quelque chose ». C'est « qu'est-ce qu'on en fait, concrètement, avant que le verrouillage ne soit complet ».
L'Europe passe de la régulation à l'infrastructure — avec ses propres angles morts
Mais cette semaine raconte aussi autre chose. Et c'est peut-être le signal qui mérite le plus d'attention.
Pendant que l'administration américaine affaiblit plusieurs de ses contre-pouvoirs — ses journaux, ses agences scientifiques (10 109 docteurs STEM ont quitté les agences fédérales en un an, selon Science) —, l'Europe amorce un virage : plutôt que seulement réguler les plateformes existantes, elle commence à financer des alternatives.
Eurosky et les développeurs ATProto européens passent du bricolage à l'échelle. Flashes dépasse les 100 000 téléchargements, Skylight 100 000 vidéos, Sill agrège Mastodon et Bluesky. Ivan Sigal, président de la Modal Foundation, pose le cadre : « Les réseaux sociaux aujourd'hui sont une infrastructure critique pour les citoyens, et ils doivent fonctionner pour les gens, pas les exploiter et les tromper. »
Le mouvement ne se limite pas au social. La France remplace Zoom et Teams par des outils souverains pour ses 2,5 millions de fonctionnaires d'ici 2027 — et d'autres États membres suivent (Autriche, Schleswig-Holstein, Danemark). Les clauses « Buy European » entrent dans la défense. Les Pays-Bas restreignent le partage de renseignements avec les États-Unis et intensifient la coopération entre services européens — un groupe nord-européen (Pays-Bas, Allemagne, France, Scandinavie, Pologne) échange désormais davantage de données brutes en raison de la guerre en Ukraine. L'idée d'un « Five Eyes européen » est séduisante sur le papier — mais l'original fonctionne précisément parce qu'il opère avec un minimum de contrôle parlementaire. Quel cadre de supervision pour un équivalent européen ? La question reste ouverte.
W, le nouveau réseau social européen qui impose la vérification d'identité obligatoire, illustre les tensions de cette nouvelle posture. D'un côté, il attaque frontalement le problème des faux comptes et de la manipulation. De l'autre, il crée une base centralisée d'identités vérifiées dans un contexte où — cette même newsletter le documente — des gouvernements utilisent les données d'identification pour cibler des dissidents et des journalistes. L'anonymat en ligne protège les trolls et les lanceurs d'alerte. Trancher ce dilemme par la technologie sans en débattre publiquement, c'est reproduire le travers qu'on reproche aux plateformes américaines : décider pour les utilisateurs.
L'IEEE développe le premier standard socio-technique pour les neurotechnologies grand public — une démarche qui, elle, prend le temps de poser le cadre avant le déploiement.
Ce que ça signifie pour toi
Ce que cette semaine rend visible, c'est la convergence entre des dynamiques qu'on analysait séparément : la concentration de propriété médiatique, la censure algorithmique, la surveillance étatique via les plateformes, et la fragilité des contre-pouvoirs quand ils dépendent d'infrastructures privées.
L'Europe commence à tirer les conséquences de ce constat — avec des initiatives prometteuses et des angles morts qu'il faudra surveiller d'aussi près que les dérives américaines. Les jeunes qu'on veut « protéger » pourraient être les premiers bénéficiaires de ces alternatives — si on les conçoit avec eux plutôt que pour eux.
La question utile n'est pas « pour ou contre les plateformes » mais : qui contrôle l'infrastructure, selon quelles règles, avec quel droit de regard citoyen ? C'est cette grille qui permet de juger aussi bien la restructuration du Post que le lancement de W ou le rapprochement des services de renseignement européens.
⚡ Et maintenant ?
3 pistes à explorer — avec leurs pour et leurs contre
Intégrer les protocoles ouverts dans la pratique pédagogique. Si tu enseignes ou formes : ATProto, Mastodon, les outils OSINT type Bellingcat ne sont pas des gadgets mais des exercices de citoyenneté numérique concrète. Un étudiant qui construit un feed algorithmique transparent comprend des mécanismes qu'un cours magistral sur la désinformation ne transmet pas de la même façon. La limite : ces outils exigent un investissement technique que tous les publics n'ont pas.
Questionner le « safe by design » auprès de tes élus. L'argument développé sur BX1 — exiger que les plateformes soient sûres par défaut plutôt qu'interdire l'accès aux mineurs — peut être porté auprès de ta commune, ton école, ton association. Le DSA européen offre un cadre. La difficulté : définir ce qui est « addictif » sans tomber dans le paternalisme technologique. Le débat mérite d'exister localement.
Cartographier ta propre dépendance informationnelle. Exercice concret : liste les cinq médias que tu lis le plus. Vérifie qui les possède. Si la majorité dépend d'un actionnaire unique ou d'un fonds d'investissement, ta diète informationnelle est exposée au même risque de restructuration que le Washington Post. Diversifier vers des coopératives, des fondations ou des médias indépendants locaux réduit ce risque — même si ces modèles ont leurs propres fragilités (financement, audience limitée, professionnalisation).
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Parmi les pistes ajoutées cette semaine, en voici deux qui ont retenu mon attention:



🎯 Ce qu'il ne fallait pas rater cette semaine

Le Department of Homeland Security utilise des assignations administratives — sans contrôle judiciaire — pour forcer les entreprises tech à révéler l'identité de comptes anonymes.
L'administration fédérale déploie 3000 agents ICE avec les mêmes tactiques d'intimidation que les Proud Boys, qui se retirent des rues car « le gouvernement fait le travail à leur place ».

L'application de reconnaissance faciale, utilisée 100 000 fois depuis mai 2025, scanne des citoyens américains sans leur consentement.
Les États-Unis conditionnent leur aide au rejet de l'égalité de genre et de la diversité, forçant les pays vulnérables à choisir entre santé publique et souveraineté.

En 5 jours, un réseau social réservé aux agents IA atteint 1,5 million d'utilisateurs. Mais derrière les paillettes, des failles béantes.
L'enquête Democracy for Sale révèle comment l'argent criminel contourne les systèmes de régulation pour acheter l'influence politique mondiale.

La Commission européenne lance une procédure contre la Slovaquie pour avoir supprimé son bureau de protection des lanceurs d'alerte.
🎬 Pendant ce temps-là, en coulisses...
Deux interventions médias cette semaine, sur des sujets directement liés au contenu de cette newsletter.
Sur RFI, Thomas Bourdeau m'a invité à décrypter ce qu'est un algorithme — dans le contexte des perquisitions chez X et de la convocation d'Elon Musk au parquet de Paris. L'échange a permis de poser publiquement la question du statut d'éditeur pour les plateformes.

Sur BX1, avec Solayman Laqdim et Fabrice Grosfilley, le débat sur le « safe by design » comme alternative à l'interdiction des réseaux aux mineurs a suscité des retours nourris — y compris des critiques sur la faisabilité technique de la vérification d'âge inversée.
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À dimanche prochain !
Damien
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