FLTR #8 : La guerre de l'info à l'échelle industrielle

Quand Washington finance des think tanks européens d'extrême droite, que des experts fictifs infiltrent des médias mainstream, et que le nihilisme numérique transforme chaque fait en mème jetable — on n'est plus face à des incidents isolés. On est face à une chaîne de production.

15 févr. 2026
FLTR #8 : La guerre de l'info à l'échelle industrielle

Cette semaine, le Financial Times a révélé que la Heritage Foundation a transmis au Département d'État américain une liste d'organisations européennes « partageant les mêmes idées » — et que Washington a entamé des discussions de financement avec plusieurs d'entre elles. Western Arc à Paris, la Free Speech Union à Londres, la Fondazione Machiavelli à Rome : le réseau se professionnalise. La stratégie de sécurité nationale américaine mentionne explicitement la nécessité de « cultiver la résistance » en Europe contre les politiques climatiques et migratoires.

La sous-secrétaire de Trump, Sarah Rogers, accuse l’Union d’avoir créé un «appareil de censure»
Présente hier, lundi 9 février, à Budapest pour un événement organisé par un think-tank hongrois proche de Viktor Orbán, la sous-secrétaire d’État américaine à la diplomatie publique et aux affaires publiques, Sarah B. Rogers, s’est attaquée à la législation européenne sur les services numériques. Tout en comparant le règlement à un outil de censure semblable à ceux utilisés par le Parti communiste chinois, elle a affirmé vouloir œuvrer à « consolider les racines civilisationnelles communes des États-Unis et de l’Europe » — notamment en portant au pouvoir des partis alignés sur la politique MAGA de la Maison-Blanche.

Ce qui se passe ici est une inversion historique. Les mêmes mécanismes de soft power que les États-Unis utilisaient pendant la Guerre froide pour promouvoir la démocratie libérale — financement de think tanks, réseaux d'influence, construction de coalitions transatlantiques — sont désormais retournés pour fragiliser les cadres réglementaires européens. Le DSA, les politiques climatiques, les droits LGBTQ+ : tout ce qui structure le projet européen devient une cible.

C'est l'attaque par le haut. Mais il y en a une autre, plus insidieuse, qui vise le milieu de la chaîne.

Press Gazette a publié cette semaine les résultats d'une enquête sur les « experts » cités dans la presse britannique. Sur 250 articles analysés dans cinq tabloïds nationaux, 24 experts n'existent tout simplement pas. Au total, plus de 50 personnages fictifs ont généré plus de 1 000 articles ces dernières années. Le mécanisme : des agences SEO créent des profils complets — photo générée par IA, biographie inventée, faux diplômes — puis les injectent dans les services de demandes de commentaires utilisés par les journalistes sous pression de bouclage, comme le détaille l'enquête initiale de Press Gazette sur ces réseaux de faux profils.

10% d’experts fictifs dans la presse britannique : l’infiltration IA
Press Gazette révèle que 10% des experts cités dans les médias britanniques n’existent pas : des personnages générés par IA qui servent de porte-parole factices à des marques via des opérations de relations publiques sophistiquées.

Une « psychologue » citée des centaines de fois par le Telegraph, la BBC et The Independent n'a jamais existé. Une « experte en voyage » dont l'employeur a admis qu'elle était un « pseudonyme éditorial ». Une « experte sexo » dont la photo est en réalité celle d'une actrice porno. Les clients derrière ces fantômes ? « Des portails de travaux, des sites de rencontres extra-conjugales, des vendeurs de coupons et de compléments alimentaires ». Pas exactement des puissances géopolitiques — mais le proof of concept est là. Si un site de e-commerce peut placer un expert fictif dans des journaux lus par des millions de personnes, imagine ce qu'un acteur étatique peut faire avec les mêmes outils.

This Is What It Looks Like When Nothing Matters
Welcome to the internet’s nihilism crisis.

Et puis il y a le terreau. Charlie Warzel documente dans The Atlantic ce qu'il appelle la « crise du nihilisme numérique ». Sa généalogie est précise : de 4chan à Gamergate, de GameStop à la « Kirkification » — ce processus par lequel l'assassinat de Charlie Kirk a été instantanément transformé en mème viral, un témoin oculaire filmant la scène en demandant des abonnés TikTok.

Les fichiers Epstein, censés produire de la transparence, n'ont généré aucune arrestation mais une avalanche de deepfakes AI montrant Epstein en « Forrest Gump du complotisme ». Aidan Walker, chercheur en culture numérique du Carnegie Endowment for International Peace, pose le diagnostic : « La raison des tarifs douaniers est la même que celle qui pousse Clavicular à frapper son visage avec un marteau. C'est pour capter l'attention et prouver qu'il n'y a plus de règles. »

Paradoxalement, ou pas, plus l'État surveille et réprime, plus il alimente des circuits d'information décentralisés qu'il ne contrôle pas. Chaque opération de déportation d'ICE génère en effet un afflux massif vers les médias locaux couvrant les communautés visées. NepYork (communauté népalaise de New York) a ainsi vu son trafic exploser de 20 000 à 289 000 visiteurs, soit une multiplication par 14. Celui du Sahan Journal (Minnesota) a bondi de 190% et celui de Brookline.News de 380%. 

Répression migratoire : les médias locaux deviennent refuges informationnels
Les actions ICE génèrent un afflux massif de lecteurs vers les médias locaux non-lucratifs qui couvrent les communautés immigrées, créant un écosystème informationnel de résistance.

Ce nihilisme n'est pas un accident culturel. C'est le produit fini d'une chaîne industrielle. En haut, des think tanks financés par Washington produisent le cadre intellectuel qui légitime la destruction des normes. Au milieu, des acteurs commerciaux et technologiques empoisonnent les sources d'expertise — les faux experts de Press Gazette, mais aussi les 4,4 millions d'images générées par Grok en neuf jours - dont au moins 41 % étaient des images sexualisées de femmes -, selon le New York Times, pendant que l'équipe de sécurité de xAI se vide de ses cadres, en bas, un public rendu incapable de distinguer le vrai du faux consomme tout comme du divertissement interchangeable.

La question pour l'Europe est directe : cette infrastructure est-elle déjà opérationnelle chez nous ? Les think tanks financés par Washington visent explicitement Bruxelles, Paris et Berlin. Les faux experts polluent des médias lus par des millions d'Européens. Et le nihilisme culturel voyage plus vite que n'importe quel accord commercial.

La bonne nouvelle, c'est qu'une chaîne de production, ça se cartographie. Et ce qui se cartographie peut se démanteler.

⚡ Et maintenant ?

3 pistes à explorer — avec leurs pour et leurs contre

Exiger la traçabilité des experts, pas seulement des contenus. L'enquête de Press Gazette révèle une faille que le fact-checking classique ne couvre pas : on vérifie les affirmations, rarement les personnes qui les formulent. Si tu travailles dans un média, une rédaction étudiante ou une association d'éducation aux médias : intègre un réflexe de vérification d'identité des sources citées — LinkedIn, ORCID, affiliations institutionnelles vérifiables.

Les outils existent (recherche d'image inversée, bases académiques, registres professionnels). La limite : les faux experts les plus sophistiqués construisent des identités complètes sur plusieurs années. La traçabilité ralentit la production — ce qui, en soi, n'est peut-être pas un défaut.

Penser en infrastructure, pas en contenu. L'article de Warzel, les deepfakes de Grok, les think tanks financés par Washington : ce ne sont pas des incidents isolés mais les sorties visibles d'une même tuyauterie. Cartographier les flux — qui finance, qui distribue, qui amplifie — est plus utile que démonter chaque fake une par une.

Des initiatives comme le EU DisinfoLab, Follow the Money ou LobbyFacts offrent des points d'entrée concrets. La difficulté : penser en système exige du temps, des compétences en données ouvertes et une tolérance à la complexité que le cycle médiatique ne récompense pas. C'est pourtant là que se joue la souveraineté informationnelle.

Financer ce qu'on veut voir survivre. L'asymétrie centrale de cet article : la Heritage Foundation dispose de 100 millions de dollars annuels pour construire un réseau idéologique transnational. En face, la plupart des médias indépendants, des initiatives de vérification et des projets de protocoles ouverts fonctionnent au bénévolat ou à la subvention précaire.

L'acte politique le plus concret reste l'abonnement, le don récurrent, le soutien aux coopératives de presse et aux fondations journalistiques. La limite est réelle : tous les publics n'ont pas les moyens, et le modèle « payez pour la démocratie » crée ses propres inégalités d'accès. Mais attendre une solution structurelle sans contribuer à celles qui existent déjà revient à laisser le terrain libre.


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