FLTR #9: Interdit d'entrer aux USA — ou libre de ne plus y aller ?

L'ambassadeur américain interdit de territoire un élu belge. La liste des persona non grata aux USA s'allonge. La question n'est donc plus de savoir si tu peux encore y être invité, mais si tu souhaites encore y aller de ton plein gré. Et à quelles conditions. Petite séance de musculation 🧠 💪

22 févr. 2026
FLTR #9: Interdit d'entrer aux USA — ou libre de ne plus y aller ?

Fin de la semaine dernière, l'ambassadeur américain en Belgique, Bill White, a publié ce commentaire sur la page Instagram de la chaîne jeunesse de la VRT — le service public néerlandophone – à propos du président de Vooruit (parti socialiste) qui avait eu le malheur de faire un parallèle entre les opérations de l'ICE — la police de l'immigration américaine — et la montée du nazisme dans les années 1930.

"Scandaleux. Conner Rousseau, vous êtes désormais officiellement interdit de voyage aux États-Unis. #period."

Ce n'est pas un acte administratif, mais bien un coup de pression politique pour tester la réaction des autorités belges. Ce n'est pas non plus de l'improvisation. La dernière version de la Stratégie de sécurité nationale américaine l'a écrit noir sur blanc en décembre dernier: "Nous nous opposerons aux restrictions antidémocratiques, imposées par les élites, aux libertés fondamentales en Europe."

Ce n'est pas un cas isolé

L'affaire Rousseau n'est pas une première. Le 23 décembre 2025, le secrétaire d'État Marco Rubio annonçait des restrictions de visa à l'encontre de cinq personnalités européennes, dont Thierry Breton — ancien commissaire européen au Marché intérieur de 2019 à 2024, architecte du Digital Services Act. Motif officiel : avoir "contraint les plateformes américaines à sanctionner des opinions auxquelles elles s'opposent." Traduction : avoir fait appliquer une réglementation démocratiquement votée.

Breton a répondu sur X : "Un vent de maccarthysme souffle-t-il à nouveau ? Pour rappel : 90% du Parlement européen — démocratiquement élu — et les 27 États membres à l'unanimité ont voté le DSA." Macron a dénoncé des pratiques "d'intimidation et de coercition à l'encontre de la souveraineté numérique européenne." Berlin et Madrid ont condamné. La Commission européenne a demandé des "clarifications." Rien n'a été levé.

Étaient également visés Imran Ahmed (Center for Countering Digital Hate, Royaume-Uni), Clare Melford (Global Disinformation Index, Royaume-Uni), Anna-Lena von Hodenberg et Josephine Ballon (HateAid, Allemagne). Des militants contre la haine en ligne, interdits d'entrée aux États-Unis pour avoir fait leur travail.

Le patron des Affaires étrangères américain a choisi le réseau de Musk pour l'annoncer. Musk, dont le réseau avait écopé d'une amende de 120 millions d'euros pour violation du DSA quinze jours plus tôt et qui aujourd'hui concourt pour un contrat du Pentagone de 100 millions $ pour développer des essaims de drones autonomes contrôlés par IA vocale.

Cette cohérence n'est pas accidentelle.


Conner Rousseau a critiqué l'ICE. Ce que fait l'ICE est documenté — et pas seulement dans une vidéo Instagram. L'administration de la Sécurité sociale américaine transmet désormais à l'ICE les dates de rendez-vous de ses usagers, transformant un service public en outil de surveillance migratoire, cible les comptes anonymes qui documentent en ligne les activités de l'ICE et transforme des influenceurs en machine de guerre informationnelle. Difficile d'être plus factuel. Nous sommes donc bien dans un autre registre.

Rousseau a posté sa critique sur Instagram. Instagram appartient à Meta. Le 7 janvier 2025, deux semaines avant l'investiture de Trump, Mark Zuckerberg annonçait la suppression du programme de fact-checking de Meta aux États-Unis — quelques semaines après avoir dîné à Mar-a-Lago et versé un million de dollars au fonds d'inauguration présidentiel. Meta et l'administration Trump partagent aujourd'hui un intérêt convergent.

Autrement dit : un élu européen a utilisé une plateforme américaine pour critiquer une politique américaine. Un représentant de cette même administration américaine l'a sanctionné via cette même plateforme. Et l'infrastructure qui a permis les deux actions appartient à une entreprise dont le dirigeant a recalibré sa neutralité éditoriale en direction de l'administration qui sanctionne.

Ce n'est pas un paradoxe de surface. C'est une chaîne de dépendance.


Une punition, ou une opportunité de réapproprier ses choix ?

Il y a quelque chose de structurellement révélateur dans cette séquence.

L'interdiction de territoire est présentée comme une punition. Or, une punition ne fonctionne que si celui qui la reçoit voulait se rendre aux États-Unis. Dès qu'on cesse de subir la logique de la punition pour adopter celle du choix, le mécanisme s'inverse.

Ce n'est pas "être interdit d'entrée aux États-Unis." C'est "décider de ne plus y aller."

Le sujet actif change de camp. Et avec lui, toute la signification du geste.

Selon le Bureau national du tourisme et du voyage américain (NTTO), les visiteurs d'Europe occidentale ont chuté de 17% en mars 2025 par rapport à la même période un an plus tôt — le premier recul depuis 2021.

L'Allemagne a reculé de 28%, le Royaume-Uni de 14%. Sur l'ensemble de 2025, Tourism Economics recense sept mois consécutifs de déclin des arrivées internationales aux États-Unis, avec une baisse annuelle projetée à 8,2%.

Le World Travel & Tourism Council allait plus loin encore : les États-Unis seraient, parmi les 184 pays qu'il surveille, le seul où les dépenses des visiteurs étrangers reculeraient en 2025.

Ce mouvement existe déjà, diffus, non coordonné, sans nom. "Les gens" ne vont déjà plus autant aux USA qu'avant.

Ce que la séquence Rousseau — et avant elle Breton — offre, c'est une condition précise et vérifiable à laquelle accrocher un engagement volontaire : tant que l'administration américaine ou ses représentants diplomatiques sanctionnent des personnalités européennes pour avoir exercé leur liberté d'expression.

Pas "tant que Trump est président" — c'est trop large et trop politique. Pas "à cause de Rousseau" — c'est trop étroit et trop partisan.

Une condition sur un principe, réversible dès que le principe est respecté.


⚡ Et maintenant ?

Je te propose donc ci-dessous un petit texte à ajouter dans les instructions personnalisées de ton assistant IA préféré. Claude, ChatGPT et Gemini ont tous cette fonctionnalité — quelques secondes, et c'est en place.

L'idée : encoder cet engagement là où tu fais des choix pratiques. La prochaine fois que tu demanderas à ton assistant de planifier un voyage, des vacances, de chercher une conférence ou d'organiser un déplacement professionnel, il tiendra compte de ce paramètre. Tu entraines en fat tes outils à travailler pour toi, et tu leur apprends les règles selon lesquelles tu as envie de jouer.

Et surtout — c'est là que le dispositif devient autre chose qu'un geste symbolique —ton assistant ira lui-même vérifier, au moment de ta demande, si la liste des personnalités européennes sanctionnées s'est allongée ou réduite.

Ce n'est pas une contrainte technique. C'est un rappel à toi-même, mis à jour en temps réel par l'IA elle-même, dans des outils susceptibles d'être eux-aussi "weaponisés" par leur créateur, selon la direction des vents politiques du moment.


Le texte à copier dans ChatGPT, Claude, Gemini ...

"J'ai pris l'engagement volontaire de ne pas me rendre aux États-Unis tant que l'administration américaine ou ses représentants diplomatiques sanctionnent des personnalités européennes — élus, fonctionnaires, militants, scientifiques — pour avoir exercé leur liberté d'expression. Cet engagement est personnel, réversible, et lié à une condition précise — pas à une position politique générale sur les États-Unis.

En pratique : si je te demande de planifier un voyage, des vacances, une conférence ou un déplacement professionnel vers les États-Unis, rappelle-moi d'abord cet engagement. Puis effectue une recherche sur les cas avérés et récents de personnalités européennes — responsables politiques, scientifiques, militants, fonctionnaires — interdites de territoire américain en raison de l'exercice de leur liberté d'expression. Présente-moi ce que tu trouves, et laisse-moi décider en connaissance de cause."

Ce bouton ne transmet aucune donnée. Rien ne quitte ton navigateur.


L'hypothèse n'est pas spéculative.

En février 2025, Donald Trump signait des sanctions contre la Cour pénale internationale suite aux mandats d'arrêt visant Benyamin Netanyahou. Conséquence directe : le procureur de la CPI, Karim Khan, perdait l'accès à son compte Microsoft.

En août de la même année, c'était au tour du juge français Nicolas Guillou et de trois autres magistrats de la CPI — interdiction de territoire, comptes bancaires gelés au Royaume-Uni, services numériques suspendus.

Ce que ces magistrats ont vécu, n'importe quel Européen peut le vivre avec n'importe quel service américain — messagerie, cloud, système de paiement. La dépendance numérique est le vecteur de sanction le plus discret, le plus immédiat, et le moins visible dans les médias généralistes. Comme le notait Gilles Babinet, coprésident du Conseil national du numérique : "C'est l'exacte description d'une situation de mise sous tutelle numérique."

Copier un texte dans Claude ou ChatGPT pour rappeler à l'IA un engagement personnel, ce n'est pas "pourrir" ton assistant (même si certains employés en résistance au sein-même des ces entreprises s'en sont fait une mission ). Il s'agit bien au contraire de "nourrir" un cadre de réflexion et de demander à l'IA de t'offrir une paire de lunettes nouvelle pour observer la réalité autrement, en élaborant progressivement les règles du jeu avec lesquelles tu as envie de jouer.

💪 Un exercice de renforcement musculaire

Soyons lucide : même si cent personnes (cent mille, un million ?!) copient ce texte dans leurs instructions LLM, l'impact sur la politique étrangère américaine sera évidemment nul. Ce n'est pas l'objectif.

Ce qui se joue ici est plus modeste et, à ce titre, plus honnête : chaque fois qu'un LLM interrogera son utilisateur avant de planifier un vol vers New York, la sanction cessera d'être invisible. Elle deviendra un moment de délibération. Une petite séance d'abdo sur tes valeurs, tranquille, sans forcer.

Il en va de tes neurones comme de tes autres muscles, la seule routine réellement efficace, c'est la répétition 😅


🔥 RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

Dans la série "qu'est-ce que je peux faire, à mon niveau ?" voici quelques exemples repérés au cours de ma veille. Tu peux retrouver dans la section Et Maintenant ?.

Dis-moi dans les commentaires, ou en DM sur Signal, si tu les testés et quels effets ils ont eu sur ton quotidien !


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Ma réaction, pour le JT de la RTBF. 🙏Merci à Stéphanie Triest pour l'interview.

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Damien

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