Nerd Reich : les tech bros ne veulent pas détruire l'État, ils veulent le diriger

Nerd Reich : les tech bros ne veulent pas détruire l'État, ils veulent le diriger

Sorti ce 18 août, le livre de Gil Durán soutient que les milliardaires de la Silicon Valley n'ont jamais voulu moins d'État : ils ont voulu l'occuper. Il ne dit pas un mot de l'Europe. Pourtant, si sa thèse tient, la politique numérique européenne pourrait jusqu'ici s'être trompé d'adversaires.

Le livre du journaliste Gil Durán, The Nerd Reich: Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, paraît ce 18 août chez Avid Reader Press. La veille, son auteur était l'invité de Democracy Now pour un entretien en deux parties. Une phrase mérite d'en être extraite, parce qu'elle ne désigne pas un camp politique mais une méthode :

« Ces types n'ont jamais été libertariens. Ils voulaient simplement diriger l'État. Ils n'étaient pas contre l'État — sauf quand la place leur échappe. » (Traduit de l'anglais, comme les citations qui suivent.)

Durán en tire comme conclusion que ces hommes sont aujourd'hui « fascistes » et « autoritaires ». La qualification est la sienne et vise un pays précis, les USA de Trump.

Sa thèse tient en deux propositions

Duránn affirme n'avoir eu besoin d'aucun document confidentiel : « une grande partie de mon livre est racontée dans les mots de ces hommes — dans des podcasts, des entretiens, de longs essais ». Ce qu'il leur prête se résume à deux idées. La démocratie serait un logiciel devenu obsolète. Et les États-Unis, un pays qui ne passera pas le siècle. Leur grief contre le régime démocratique serait plus prosaïque que doctrinal : il ne leur donne pas tout le pouvoir.

De cette prémisse découlerait le projet de découper le pays en zones administrées par des sociétés privées, sans contrepartie électorale. Yarvin les appelle des « patchworks » ; Balaji Srinivasan en aurait produit une version plus présentable sous le nom de « network state ». Sur JD Vance, l'entretien cite une phrase du livre : il serait presque entièrement une création de Thiel, qui a financé son bref passage par le capital-risque puis par le Sénat. Durán ouvre par ailleurs son ouvrage sur le discours d'adieu de Joe Biden, le 15 janvier 2025, où le président sortant disait redouter l'émergence possible d'un complexe techno-industriel.

Il oppose enfin à la promesse d'abondance par l'intelligence artificielle un argument de temps présent : l'abondance existe déjà, et elle n'est pas partagée.

Le vocabulaire libertarien a servi de couverture

Durán relève une contradiction simple. Pendant des années, Peter Thiel a été présenté comme un libertarien, et il a lui-même tenu ce discours — en 2010, devant un public libertarien, il décrivait l'État comme fondamentalement mauvais. Or, sur la même période, l'essentiel de son activité publique passait par Palantir, c'est-à-dire par des contrats de surveillance et de renseignement passés avec cet État. On peut difficilement construire une entreprise sur la commande publique tout en cherchant à s'affranchir de la puissance publique.

La généalogie des idées suit le même chemin. En 2012, dans une intervention intitulée « Comment redémarrer le gouvernement des États-Unis », le blogueur Curtis Yarvin propose ce qu'il baptise RAGE, pour Retire All Government Employees — mettre à la retraite l'intégralité des fonctionnaires. En avril 2022, il actualise le scénario dans un essai où un « CEO » doté d'un pouvoir absolu s'installe aux commandes, Trump occupant la place de président du conseil d'administration. Durán a documenté cette filiation dès février 2025, en soutenant que DOGE en constitue l'application. La lecture est la sienne ; les textes qu'elle relie, eux, sont datés et publics.

Ces idées n'ont pas circulé en vase clos. En 2021, candidat au Sénat de l'Ohio, JD Vance déclarait sur un podcast conservateur : « Il y a ce type, Curtis Yarvin, qui a écrit sur certaines de ces choses. […] Nous avons besoin de quelque chose comme un programme de dé-baasification, mais un programme de dé-wokification aux États-Unis. » L'extrait a été diffusé pendant l'entretien.

L'Europe régule un adversaire qui cherche la sortie

Durán ne parle pas de l'Europe. Son livre et son entretien portent sur un seul pays, et la transposition qui suit ne lui appartient pas. Elle part pourtant de sa prémisse.

Le RGPD, le DSA, le DMA, l'AI Act partagent une hypothèse de départ : en face, un acteur qui cherche à s'échapper. Les données quittent le territoire, les plateformes esquivent la responsabilité éditoriale, les contrôleurs d'accès contournent le droit de la concurrence. Tous ces textes sont des instruments de retenue. Ils fonctionnent quand l'adversaire fuit.

Ils décrivent mal un acteur dont le client est l'administration elle-même. L'activité de Palantir s'est construite sur des marchés publics — renseignement, défense, police, santé. Pour ce modèle, la règle n'est pas une contrainte à esquiver : c'est le périmètre du marché, et donc l'objet qu'il vaut la peine de tenir. Nous en avons déjà parlé cet été sur un cas français : remplacer Palantir par un fournisseur national ne change ni l'architecture, ni le socle technique, ni les usages. Le pavillon change, la dépendance reste.

L'implantation obéit d'ailleurs à une mécanique lisible. Dans l'état de ses filiales déposé en 2021 auprès du régulateur boursier américain, Palantir déclarait déjà des sociétés de droit local au Royaume-Uni, en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, en Pologne, au Danemark, en Norvège, en Suède et en Suisse. Une entité par juridiction. La Belgique a rejoint la liste le 18 décembre 2025 avec la création de Palantir Technologies Belgium, domiciliée à Etterbeek. D'après L'Echo et Le Soir, cette création intervient deux mois après une rencontre entre le ministre de la Défense Theo Francken et des représentants de l'entreprise — nous avions alors posé 28 questions sur ce dossier. La presse belge rapporte que l'entité doit travailler avec l'OTAN ; le Premier ministre Bart De Wever évoquait en mars des discussions exploratoires, sans contrat signé.

Aucune de ces sources n'écrit que la filiale a été créée pour soumissionner à des marchés publics belges, et il serait imprudent de le leur faire dire. La question mérite en revanche d'être posée dans ces termes, parce qu'une société de droit national est exactement ce qui transforme un fournisseur étranger en candidat ordinaire — celui devant lequel un acheteur public n'a plus de raison évidente d'examiner autre chose que le prix et les fonctionnalités. L'Observatoire des multinationales a documenté la méthode commerciale qui accompagne ces implantations : entrer par la gratuité au moment d'une crise, facturer ensuite sur la durée.

Le 18 avril 2026, Palantir a publié depuis son compte officiel un manifeste en vingt-deux points, tiré de l'ouvrage de son dirigeant Alex Karp : hiérarchie entre civilisations, rejet du pluralisme, dette morale de la Silicon Valley envers la puissance militaire américaine, nécessité des armes pilotées par IA. Nous avions alors ouvert le grand livre de cette prétendue dette — subventions publiques, évasion fiscale, données captées, travail du Sud sous-payé — pour constater que la comptabilité penche dans l'autre sens. Le texte n'a rien de clandestin. Il a été publié, en clair, par un fournisseur d'États européens.

Le mécanisme n'a rien de spécifiquement technologique

Capturer la commande publique plutôt que se soustraire à la loi n'est pas une invention de la Silicon Valley, et l'Union européenne a déjà eu à s'en défendre — contre un État membre, pas contre une entreprise.

Le 12 décembre 2022, le Conseil a décidé de suspendre environ 6,3 milliards d'euros d'engagements budgétaires destinés à la Hongrie. Le communiqué officiel précise le périmètre des manquements : ils concernent « les marchés publics, l'efficacité de l'action des procureurs et la lutte contre la corruption en Hongrie » (communiqué du Conseil de l'Union européenne). Le mécanisme de conditionnalité budgétaire a précisément été bâti pour ce cas de figure : un pouvoir qui ne conteste plus les règles de l'extérieur, mais qui s'installe à l'endroit où l'argent public est attribué.

Les deux situations n'ont pas la même nature — un gouvernement élu d'un côté, des sociétés privées de l'autre — et les confondre serait une facilité. Elles visent en revanche le même point du système : non pas le texte de la loi, mais le guichet qui distribue les contrats. C'est le point le moins couvert par l'arsenal numérique européen, qui regarde ailleurs.

La sortie de juridiction a une adresse européenne

Le programme dit du « network state » — financer des territoires appelés à devenir des pays — n'est pas resté théorique. Durán documente depuis avril 2025 que le projet Praxis vise le Groenland, en s'appuyant sur des fonds liés à plusieurs investisseurs de la Silicon Valley. Les montants annoncés circulent beaucoup ; ils correspondent pour l'essentiel à des engagements conditionnés à l'obtention de permis, à l'achat de terrains et à l'émission de jetons. Rien n'y est construit.

Un document officiel est en revanche disponible. Le 22 décembre 2024, Donald Trump annonce la nomination de Ken Howery comme ambassadeur des États-Unis auprès du Royaume du Danemark. La déclaration rappelle qu'il est cofondateur de PayPal et du fonds Founders Fund — deux structures créées avec Peter Thiel — et enchaîne, dans le même paragraphe : « Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde entier, les États-Unis d'Amérique estiment que la possession et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue » (texte de la déclaration). Un cofondateur de PayPal a été envoyé à Copenhague avec cette phrase inscrite dans l'acte qui le nomme.

Sur le territoire américain, le même imaginaire a pris la forme d'une promesse de campagne : jusqu'à dix « Freedom Cities » construites sur des terres fédérales, largement dérogatoires au droit commun. PolitiFact, qui suit l'exécution des promesses de 2024, constate qu'aucune n'a avancé — pas de législation, pas de site. La distinction compte : un projet annoncé n'est pas un projet réalisé, et confondre les deux ferait le travail de communication à la place de ceux qui les annoncent.

L'inévitabilité est un argument de vente

Interrogé sur ce qui manque au débat sur l'intelligence artificielle, Durán répond que la présentation du sujet comme un destin est elle-même une opération commerciale : « Je ne pense pas du tout que ce soit inévitable. Je pense que nous avons le droit de rejeter ce futur dystopique qu'on nous impose » (seconde partie de l'entretien). Il ajoute ne pas juger les modèles de langue inutiles — il ne comprend pas pourquoi ils devraient tout absorber.

Le chercheur Daniel Baldino, qui a analysé le manifeste de Palantir sur un tout autre terrain, décrit le même procédé : cette rhétorique fabrique de l'inévitabilité par le ton plutôt que par la preuve. Deux observations indépendantes, deux corpus différents, un mécanisme commun. C'est la partie la plus actionnable du dossier, parce qu'un argument de vente se discute — un destin, non.


Et maintenant ?

🤘 Ouvrir les contrats avant de discuter des fournisseurs.

Le débat public sur la souveraineté numérique porte presque toujours sur l'identité du prestataire. Les documents qui comptent sont ailleurs : durée du marché, clauses de réversibilité, propriété des modèles de données, conditions de sortie, sous-traitance. En Belgique comme en France, une large part de ces pièces est communicable. Une coalition de journalistes locaux, de juristes et d'élus siégeant dans les commissions d'attribution suffirait à constituer un premier corpus comparable d'un marché à l'autre.

On saura que ça marche quand un marché public de plateforme d'analyse sera attribué avec sa clause de réversibilité publiée en même temps que le nom du lauréat.

🤘 Documenter les entourages avant la campagne, pas après la nomination.

L'élection présidentielle française de 2027 se prépare dès maintenant, et l'entourage d'un candidat — conseillers, directeurs de cabinet, futurs titulaires de portefeuilles — se constitue bien avant le scrutin. Rien, à ce stade, n'établit de lien particulier entre un candidat déclaré et l'un des fournisseurs cités ici : ce n'est pas ce dont il s'agit, et l'affirmer sans pièces serait exactement le genre de raccourci que ce texte cherche à éviter. Ce qui est en revanche public et consultable dès aujourd'hui : les déclarations d'intérêts déposées auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, le répertoire des représentants d'intérêts que la même autorité tient à jour, et les parcours professionnels des personnes qui rejoignent un cabinet. Constituer ce corpus pendant que les équipes se forment demande peu de moyens. Le reconstituer après une nomination en demande beaucoup, et arrive après la décision.

On saura que ça marche quand l'arrivée d'une personne dans un cabinet sera commentée à partir d'un parcours documenté plutôt que d'une rumeur.

💪 Détenir sa liste, pas seulement son audience.

Pour toute personne ou structure qui publie — association, collectif, indépendant —, la question n'est pas de quitter les plateformes, mais de savoir ce qui resterait joignable demain matin si l'une d'elles fermait le compte sans explication. Une liste d'adresses que l'on détient survit à une décision de modération. Une base d'abonnés hébergée chez un tiers en dépend entièrement.

On saura que ça marche quand la disparition d'un compte ne fera plus perdre le contact avec les personnes qui suivaient le travail.

Cibler les appuis plutôt que l'entreprise.

Durán mentionne des campagnes déjà actives outre-Atlantique, qui visent les clients et les fournisseurs plutôt que la société elle-même, et le déploiement de caméras à reconnaissance de plaques dans les communes. La transposition européenne existe déjà à l'échelle où elle est la plus accessible : un conseil communal qui refuse un dispositif, un hôpital qui exige la réversibilité, un service public qui conditionne son renouvellement. Ce sont des décisions locales, prises par des personnes joignables.

On saura que ça marche quand un refus motivé d'une collectivité sera cité comme précédent par une autre.