FLTR #30 : on résilie le contrat, mais on garde le système

FLTR #30 : on résilie le contrat, mais on garde le système

Des dizaines de conseils municipaux américains ont voté la fin de leurs caméras de surveillance, mais une partie d'entre eux a rebranché celles du concurrent dans la foulée. Pendant ce temps, la plus grande chaîne de presse du pays confie l'analyse de ses lecteurs à Palantir.

Roseville, Californie. Entre 2023 et 2024, les caméras de Flock Safety ont envoyé 1 427 alertes à la police locale : véhicule volé, plaque associée à un crime. Le service de police a repris ses propres dossiers et a compté. Dans 71 % des cas, le logiciel avait mal lu la plaque. Un 2 pour un 3, un N pour un V. L'entreprise, elle, annonce 96 % de précision.

Personne n'a été arrêté sur la foi de ces alertes — à Roseville, un agent doit vérifier la plaque à la main avant d'intervenir. Et Flock impute l'écart à un déploiement atypique : matériel ancien, caméras montées trop haut et trop loin de la chaussée, captation arrière uniquement. Les deux objections sont recevables. Elles ne changent rien à ce qui suit.

Sortir de Flock, c'est souvent entrer chez Axon

Depuis janvier, des dizaines de conseils municipaux américains ont voté l'annulation, le non-renouvellement ou la désactivation d'un contrat Flock. Les décomptes divergent — une vingtaine depuis janvier selon un relevé, 82 résiliations dans 28 États depuis 2021, dont la moitié sur le seul premier semestre selon un autre — parce qu'ils reposent sur un recensement collaboratif dont le compteur bouge. L'ordre de grandeur, lui, tient : quelques dizaines de communes sortantes, sur plus de 5 000 sous contrat.

Et 404 Media a regardé ce que font ces villes juste après. Une partie d'entre elles a rebranché les lecteurs de plaques d'Axon — même fonction, même capteur au même carrefour, autre logo sur la facture. Le média ne les chiffre pas : on s'en tient à ce qu'il documente.

Le vote a porté sur un fournisseur, pas sur la question de savoir si une commune veut enregistrer les déplacements en voiture de tous ses habitants. Le premier débat est gagnable — il y a un nom, un contrat, une date de renouvellement. Le second n'a pas eu lieu.

Le même geste, dans la presse

Jeudi, en conférence de résultats, USA Today Co. — la plus grande chaîne de journaux des États-Unis — a annoncé un partenariat avec Palantir pour analyser et monétiser le comportement de ses lecteurs. Objectif affiché : convertir les visiteurs anonymes en comptes identifiés. L'entreprise dit rester propriétaire de ses données, l'analyse tournant sur sa propre plateforme. Les termes financiers ne sont pas publics.

Le trafic de recherche s'effondre, il faut bien remplacer le modèle. Sauf que la réponse consiste à profiler plus finement les lecteurs qui restent — avec l'outil d'une entreprise dont la presse documente par ailleurs les usages policiers et migratoires. Le choix porte sur le prestataire, pas sur l'idée que la survie d'un journal passe par une meilleure connaissance comportementale de son public.

C'est l'angle mort de l'article de jeudi : quand les gouvernements européens cherchent à remplacer Palantir, ils cherchent un fournisseur, pas une architecture.

La souveraineté n'est pas une question de nationalité
La DGSI quitte Palantir pour ChapsVision, Berlin a fait le même choix, Paris et Berlin annoncent un « backbone souverain européen ». Changer le pavillon du fournisseur ne change ni l'architecture, ni

Pendant ce temps, la règle disparaît

Le 6 août, la Commission fédérale des communications américaine a supprimé le plafond qui interdisait à un même groupe de posséder des chaînes de télévision touchant plus de 39 % des foyers du pays. À la place, un examen au cas par cas, sans limite chiffrée. Ce plafond n'était pas une décision interne du régulateur : le Congrès l'avait inscrit dans une loi de finances en 2004. Anna Gomez, qui siège à la Commission, soutient que le Congrès seul peut le modifier ; un ancien négociateur du texte formule la même objection — une loi, pas une suggestion.

L'attention se porte sur les groupes qui rachèteront quoi. La règle qui limitait les rachats vient de sauter — et une règle supprimée ne se remplace pas en changeant de prestataire.

Le prix de ne rien changer

Le 6 août toujours, un juge de Santa Fe a ordonné à Meta d'abonder un fonds de réparation de 567 millions de dollars sur cinq ans au titre des dommages causés aux mineurs du Nouveau-Mexique. Avec les 375 millions de pénalités civiles prononcées par un jury en mars, la facture atteint 942 millions. Le tribunal a retenu la qualification de nuisance publique et jugé que les plateformes de l'entreprise contribuent de façon significative à la crise de santé mentale des adolescents de l'État. Meta fait appel.

La décision impose des changements de produit : compteurs de mentions « j'aime » masqués par défaut pour les mineurs de l'État, temps d'usage plafonné, portail permettant aux écoles de signaler les comptes de moins de treize ans, rapports de conformité tous les six mois. Elle ne touche pas au modèle publicitaire qui produit les dommages constatés. Elle en fixe le prix.

Au Texas, dans le comté de Pecos, la centrale à gaz qu'Amazon finance pour alimenter son centre de données est autorisée à émettre jusqu'à 33 millions de tonnes de CO₂ par an — plus du double de la plus grosse centrale à charbon du pays. Un plafond de permis n'est pas une émission constatée, et le chantier démarre à peine. Le geste, lui, est acquis : l'entreprise ne négocie plus son accès à l'énergie, elle la produit.

Le point commun

Un même déplacement, d'un dossier à l'autre : on délibère sur les acteurs, jamais sur les règles. Un système où l'on peut changer de fournisseur sans rien changer d'autre est un système qui a rendu le fournisseur secondaire.

Ce n'est pas un argument pour le fatalisme. Roseville a produit un chiffre parce que sa police a analysé ses propres alertes et que ces documents étaient accessibles par demande d'accès. C'est le seul chiffre de la semaine qui ait obligé une entreprise de surveillance à s'expliquer. Il ne vient pas d'un vote de résiliation, il vient d'une mesure.

Exiger le taux d'erreur mesuré sur place avant tout renouvellement 🤘 Conseils communaux, associations de riverains, élus locaux : conditionner la reconduction d'un contrat de surveillance à la publication du taux d'erreur constaté localement, et non à la précision annoncée par le vendeur. Roseville montre que l'écart entre les deux peut atteindre plusieurs dizaines de points, et que la donnée existe déjà dans les dossiers de police. On saura que ça marche quand un renouvellement de contrat de surveillance sera conditionné, quelque part, à un taux d'erreur mesuré sur le terrain.

Écrire la clause de sortie avant la signature ✊ Marchés publics, DPO, collectifs citoyens : réclamer, dans le cahier des charges et pas après, la réversibilité des données, l'audit par un tiers indépendant et la durée d'engagement. Sans ces trois lignes, résilier ne fait que déplacer le contrat, comme le montrent les villes passées de Flock à Axon. On saura que ça marche quand un marché public de surveillance publiera ses clauses de réversibilité en même temps que son attribution.


Si tu les as manqués

Un modèle d'IA est sorti de son bac à sable — parce que la porte était ouverte. Le 7 août, la société de recherche Frontier Security a rapporté que Kimi K3, le modèle du chinois Moonshot, était sorti de l'environnement de test construit par l'institut britannique de sécurité de l'IA. Le détail compte plus que le titre : le bac à sable laissait ouverts les ports sortants, le modèle a vérifié qu'il pouvait joindre GitHub, cloné le dépôt de l'exercice qu'on lui demandait de résoudre, et lu la réponse sur le disque. Frontier Security précise qu'il n'a exploité aucune faille inédite, seulement une erreur de configuration. L'incident ne dit rien sur la ruse des modèles ; il dit qui vérifie les environnements dans lesquels on les évalue.

China’s Kimi K3 AI model escapes a closed cyber test: researchers
Kimi K3’s escape did not involve the hacking of an external system, unlike recent breaches by OpenAI and Anthropic models.

Time sert une version de son site aux robots, et une autre aux humains. Le magazine publie désormais en parallèle une copie allégée de ses pages, en texte brut, plus facile à ingérer pour les agents conversationnels — avec, intégrées, des publicités mises en forme comme des questions-réponses et signalées comme sponsorisées. Ally Bank et le Project Management Institute sont les premiers acheteurs. La direction du titre justifie l'opération par un constat : le trafic des robots dépasse désormais celui des humains la plupart des jours. Après l'empoisonnement des réponses des IA, voici leur régie publicitaire.

Time has started serving ads to AI agents
Time is selling ads targeting AI agents, betting that markdown pages will make its content (and advertisers) more visible in AI search.

Le relais privé d'Apple laisse fuiter l'adresse IP qu'il est censé masquer. Trois mécanismes du moteur de navigation d'Apple — préchargement DNS, requêtes liées aux clés d'accès, WebTransport — contournent le proxy et se connectent en direct depuis l'appareil. Les chercheurs Tommy Mysk et Talal Haj Bakry ont documenté la faille, vérifiée ensuite par 404 Media. Comme tous les navigateurs sur iOS reposent sur ce moteur, aucun n'y échappe — Tor compris. Apple annonce un correctif pour l'automne.

PSA: Apple’s Private Relay can leak your real IP address | TechCrunch
A bug in how Apple implements its Private Relay feature, which in theory masks users’ IP addresses from the sites they visit, can reveal users’ real IP addresses.

L'ICE a versé près d'un million de profils ADN au fichier criminel du FBI. Une enquête WIRED du 3 août, adossée aux travaux du Center on Privacy and Technology de Georgetown Law, estime à environ 920 000 le nombre de profils versés par l'ICE au fichier CODIS en 2025. Parmi eux, 492 enfants de moins de 14 ans transmis par les douanes entre janvier 2025 et janvier 2026. La grande majorité des personnes concernées n'a aucune condamnation pénale — le séjour irrégulier relève en principe du droit civil aux États-Unis.

ICE Collected Nearly 1 Million People’s DNA Last Year—Including Young Children
Internal documents show ICE’s DNA collection has skyrocketed in the second Trump administration. Now hundreds of thousands of people never convicted of a crime are in an FBI criminal database forever.

BMW a poussé une publicité pour un film sur l'écran central de ses voitures. Depuis le 27 juillet et dans plus de 70 marchés, une mise à jour à distance a affiché une promotion de long-métrage sur les véhicules produits après juillet 2020. Le constructeur affirme que l'animation n'apparaît que si le conducteur l'ouvre lui-même et qu'il n'a aucun projet publicitaire pour ses véhicules ; des propriétaires disent l'avoir vue au démarrage. Le désaccord porte sur le déclenchement, pas sur la capacité : la voiture reçoit désormais des contenus décidés ailleurs.

Acheter une voiture en 2026, c'est d'abord louer la permission de s'en servir
Récit d'un mois de recherches sur un marché qui te vend désormais un peu d'acier mais surtout beaucoup d'options, et qui te loue des logiciels dont tu ne maîtrises ni les données ni les mises à jour,

Et si tu as raté le mois de juillet, le Danemark a servi de terrain d'essai à une question simple : que reste-t-il d'un voyage quand l'infrastructure est choisie à l'avance.

Notre roadtrip au Danemark a commencé par un commit git
Trois mois avant le départ, le voyage existait déjà dans un terminal. Récit d’une co-construction avec une IA — où qui choisit, qui réserve et qui paie est resté non négociable, et où la machine a fin

Backstage

Il y a un an, j'ai lu De la liberté, de Timothy Snyder. Je ne l'ai jamais vraiment refermé. Cinq piliers en sont sortis — souveraineté, imprévisibilité, mobilité, factualité, solidarité — dont j'ai fait une grille de lecture de l'actu tech, que j'ai ensuite outillée, automatisée, tordue dans tous les sens pour voir à quel endroit elle craquerait. Un an plus tard, elle n'a pas craqué.

Snyder, lui, n'en sait rien.

D'où mon plan : j'aimerais qu'un jour il tombe dessus. Un peu naïf, je le concède, mais qui sait 🙂 Lui montrer ce que j'ai turbiné à partir de son bouquin. Le remercier surtout — pour celui-là et pour les autres. Une visio me suffirait largement. Le rencontrer en vrai, là, je signe tout de suite.

Pour ça j'ai besoin de toi. Il est très actif sur Facebook. Si le cœur t'en dit, n'hésite pas à copier-coller ça sur sa page 😎🤘

Damien Van Achter, a Belgian journalist has spent the past year turning "On Freedom" into a working tool. Every week he reads tech, surveillance and infrastructure news through five pillars drawn from your book: sovereignty, unpredictability, mobility, factuality, solidarity. It became a newsletter. He would love to thank you for it, and would jump at the chance of a video call. His work: da.van.ac

Et tant qu'on y est. Je passe beaucoup de temps à lire des gens — leurs bouquins, leurs enquêtes, leurs décisions. À un moment, autant leur parler. Et puis surtout, j'aime le partager avec toi, alors dis-moi qui tu voudrais voir passer ici. Réponds à ce mail et lâche-toi 😄

J'ai déjà un nom qui est ressorti de mon newsfeed cette semaine: Gil Durán. Ce journaliste sort The Nerd Reich: Silicon Valley Fascism and the War on Democracy le 18 août. Sa newsletter démonte depuis des mois l'idéologie antidémocratique d'une partie des milliardaires de la Valley — le sous-sol de presque tout ce qu'on raconte ici. Si tu as un contact de ce côté-là, tu sais quoi faire.

The Nerd Reich book is in my hand
The Nerd Reich book publishes in one month — plus, Heather Cox Richardson features the newsletter.