FLTR #22 : Reprendre l'infrastructure ne suffit plus

Le faux devient un business model — de faux experts à quelques dollars l'heure, dix-sept faux journaux à la commande — pendant que l'Europe rapatrie ses suites bureautiques et son renseignement. Deux souverainetés qui ne se rejoignent pas.

24 mai 2026
FLTR #22 : Reprendre l'infrastructure ne suffit plus

Le cas qui résume la semaine

Steven Rosenbaum a écrit un livre intitulé The Future of Truth: How AI Reshapes Reality — l'avenir de la vérité, comment l'IA refaçonne le réel. Un livre sur la vérité à l'ère de l'intelligence artificielle. Sauf qu'il l'a truffé de fausses citations générées par ChatGPT et Claude. L'une d'elles est attribuée à Kara Swisher, journaliste tech bien réelle, qui a répondu n'avoir jamais dit ça. Un livre sur la vérité, fabriqué avec du faux. La mise en abyme est presque trop nette.

Elle dit pourtant quelque chose de précis sur la semaine qui vient de s'écouler. Le faux produit par IA n'est plus un accident. Ce n'est plus l'« hallucination » qu'on excuse parce que la machine débute. C'est devenu une chaîne de production, avec ses fournisseurs, ses tarifs et ses marges.

(NDLR: et identifier ce pattern dans cette newsletter, elle-même co-rédigée via mon framework semi-automatisé, a effectivement un petit coté #inception qui n'est pas fait pour me déplaire 🤪)

Le faux a un prix catalogue

Aux Philippines, des assistants virtuels génèrent du contenu LinkedIn pour des dirigeants occidentaux, entre 4 et 7 dollars de l'heure. Le réseau professionnel se remplit d'expertise simulée, à façon.

Drew Chapin, un ancien patron de startup qui a plaidé coupable de fraude envers des investisseurs en 2021, a monté dix-sept sites d'information locale animés par de faux journalistes IA. Objectif : noyer les résultats Google négatifs de ses clients sous une couche d'« actualité ». Ces sites — la presse américaine les appelle pink slime — ne sont pas un cas isolé : NewsGuard en recensait 1 265 en juin 2024, soit davantage que les 1 213 quotidiens encore en activité aux États-Unis.

Quatre « journalistes » financiers publiés dans Forbes et HuffPost se sont révélés être des identités probablement générées par IA, pilotées par une agence de relations publiques crypto pour orienter des investissements.

Et quand le faux ne se vend pas, il se déverse gratuitement. Selon une plainte déposée dans l'Utah, Google AI Overview a fabriqué de toutes pièces des accusations d'agression sexuelle contre un habitant — des allégations qui n'existaient nulle part ailleurs que dans la réponse de l'algorithme.

Même les outils internes lâchent

Ce n'est pas qu'une affaire de mauvaise foi. Des chercheurs de Microsoft ont mesuré que leurs meilleurs modèles corrompent en moyenne un quart du contenu d'un document au fil des tâches d'édition successives — et près de la moitié si l'on prend la moyenne des dix-neuf modèles testés. Des erreurs rares, mais sévères, qui s'accumulent en silence sur les flux de travail longs. La machine à produire vite produit aussi du faux, à l'intérieur même des entreprises qui la vendent.

Pendant ce temps, l'Europe débranche

Et puis il y a l'autre moitié de la semaine. Le renseignement intérieur allemand, le BfV, a retenu la plateforme ArgonOS de l'entreprise française ChapsVision — à la place de Palantir. Un service de renseignement qui préfère un fournisseur européen à l'américain, c'est un signal politique, même si le déploiement complet reste suspendu à une réforme législative allemande. La France, elle, déploie sa suite bureautique souveraine LaSuite pour 40 000 agents, pendant que l'affaire Khan — le procureur de la Cour pénale internationale coupé de sa messagerie Microsoft sous sanctions américaines — accélère la bascule vers l'open source.

Reprendre ses serveurs, ses logiciels, son renseignement : c'est la souveraineté de l'infrastructure. Elle progresse vraiment, cette semaine.

Deux souverainetés qui ne se croisent pas

Mais elle ne touche pas le problème du faux. Rapatrier LaSuite ne change rien au fait que LinkedIn se remplit de faux experts, que des sites pink slime étouffent l'info locale, qu'un livre sur la vérité ment. La souveraineté de l'infrastructure répond à une question : où tournent les machines, et qui les contrôle. Le faux industriel en pose une autre : qu'est-ce qui circule dessus, et comment distinguer le vrai. Les serveurs peuvent être à Roubaix, le faux continue de couler.

C'est la limite de la semaine. On apprend à reprendre les machines. On n'a pas encore appris à reprendre les faits.


🎯 À lire absolument cette semaine

📖 Un livre sur la vérité, écrit avec du faux

Steven Rosenbaum signe The Future of Truth: How AI Reshapes Reality, un essai sur la vérité à l'ère de l'IA. Problème : plusieurs citations ont été générées par ChatGPT et Claude, dont une attribuée à la journaliste Kara Swisher, qui dément l'avoir jamais prononcée. L'auteur a reconnu au New York Times une « poignée » de citations mal attribuées ou synthétiques. Au-delà de l'ironie, le cas montre comment le faux s'invite jusque dans les ouvrages censés nous en prémunir — et combien la vérification croisée redevient un réflexe de survie.

Book About AI’s Effects on the “Future of Truth” Found to Contain Slew of AI-Hallucinated Quotations
A buzzy new book called “The Future of Truth” contains several AI-mangled quotes, a New York Times review found.

📰 Dix-sept faux journaux pour enterrer la vérité

Drew Chapin, ancien dirigeant ayant plaidé coupable de fraude en 2021, a monté dix-sept sites d'information locale tenus par de faux journalistes IA, pour noyer les résultats Google négatifs de ses clients. Le phénomène a un nom — pink slime — et une ampleur : NewsGuard recensait 1 265 de ces sites en juin 2024, plus que les 1 213 quotidiens américains encore en activité. La désinformation locale n'est plus artisanale : elle s'industrialise, pendant que la vraie presse de proximité disparaît.

The rise and fall of an AI-driven ‘local news outlet’ in South Florida
The search to find out who was behind the South Florida Standard shows how easy it is for the real people behind digital doppelgangers to remain in the shadows

🛡️ Quand l'Allemagne préfère la France à Palantir

Le renseignement intérieur allemand (BfV) a retenu la plateforme ArgonOS, éditée par la société française ChapsVision, plutôt que Palantir pour analyser ses données. Un service de renseignement d'un grand pays européen qui écarte l'américain au profit d'un fournisseur du continent, c'est un signal rare. Le déploiement complet dépend encore d'une réforme législative, mais la direction est posée : réduire la dépendance aux technologies de sécurité américaines. La souveraineté n'est plus un slogan de colloque, elle devient une décision d'achat.

Germany’s spy agency picks French AI firm over Palantir
The move comes as German officials push for homegrown alternatives in sensitive security systems.

⚡ Les pistes d'action concrètes

🎯 Quick wins (ce mois-ci)

Scanne ton propre réseau domestique
Un développeur français a révélé qu'un fournisseur chinois accédait directement aux images de plus d'un million de caméras IP et babyphones vendus sur Amazon, Fnac et Cdiscount. Avant d'acheter, vérifie où partent les données ; pour l'existant, des applications comme Fing permettent de repérer les connexions sortantes de tes objets connectés vers des serveurs étrangers.

Plus d’un million de caméras IP et babyphones diffusaient leurs images aux quatre vents
Un Français a découvert début mars que le fournisseur chinois qui équipe des dizaines de modèles de caméras IP et babyphones vendus sur Amazon, Fnac,…

Documente les désinscriptions qui échouent
EPIC vient de documenter huit techniques utilisées par 38 géants de la tech pour saboter le droit de retrait : liens cachés, formulaires en cascade, abonnements payants obligatoires. Des services comme Incogni ou DeleteMe automatisent les demandes de suppression — et surtout, garde la trace de chaque refus : ces captures alimentent les plaintes RGPD collectives qui font bouger les lignes.

Data Brokers’ and AI Firms’ Opt-Out Forms Are Built to Fail, Report Finds
A new study finds AI companies, defense firms, and dating apps are among 38 data collectors allegedly using manipulative design to confuse users while collecting their data.

🌱 Long terme (1-2 ans)

Un standard de provenance pour les contenus, pas seulement pour les serveurs
Rapatrier l'infrastructure ne suffit pas si le faux continue de circuler dessus. La pièce manquante : une coalition éditeurs + journalistes + fact-checkers autour d'un protocole de provenance et de transparence (divulgation des outils IA, traçabilité des sources, signalement public des contenus fabriqués). C'est l'équivalent, pour les faits, de ce que LaSuite et ArgonOS sont pour les machines.

Fédérer les briques souveraines européennes
LaSuite en France, OpenDesk en Allemagne, ArgonOS pour le renseignement : autant d'initiatives qui risquent la fragmentation. Un consortium technique européen harmonisant les standards d'interopérabilité éviterait de remplacer une dépendance à un acteur américain par dix silos nationaux incompatibles.

L’Europe construit son autonomie numérique face aux sanctions américaines
La France déploie sa suite bureautique souveraine LaSuite pour 40 000 agents. L’affaire Khan (CPI) accélère la migration européenne vers l’open source.

📚 Le reste de la semaine

Tout ce qui a été publié sur le blog ces sept derniers jours et qui n'apparaît pas plus haut :

Le Monde capte 25,9% du trafic ChatGPT vers les médias (en France) — Première mesure du trafic ChatGPT vers la presse depuis la France : Le Monde absorbe un quart des 9,9 millions de visites grâce à son accord OpenAI, l'audiovisuel public reste à 2,9%. Les accords privés redessinent qui sera lu.

Le Monde capte 25,9% du trafic ChatGPT : les accords privés redessinent l’info
Première mesure du trafic ChatGPT vers les médias : Le Monde absorbe un quart des clics grâce à son accord OpenAI. L’audiovisuel public français marginalisé à 2,9%.

Les meilleures IA corrompent un quart des documents qu'elles éditent — Des chercheurs de Microsoft mesurent 25% de corruption sur les modèles de pointe, jusqu'à 50% sur l'ensemble des dix-neuf modèles testés. Des erreurs rares mais sévères, invisibles, qui s'empilent sur les workflows longs.

25% de corruption : quand l’IA de Microsoft sabote ses propres workflows
Une étude interne de Microsoft révèle que les IA corrompent 25% du contenu documentaire en moyenne, avec des erreurs silencieuses qui s’accumulent sur les workflows longs.

10% du chiffre d'affaires de Meta lié à des annonces frauduleuses ou illégales — 29 organisations de consommateurs européennes demandent une enquête à la Commission. Le chiffre de 10% provient d'une enquête Reuters ; sur un échantillon de signalements visant Meta, TikTok et Google, 53% ont été ignorés.

10% du chiffre d’affaires Meta vient d’annonces frauduleuses
29 organisations européennes documentent l’inaction des plateformes face aux arnaques financières : 53% des signalements ignorés, 10% du CA Meta provient d’annonces illégales.

Mayo Clinic enregistre les urgences par défaut — Une IA d'Abridge écoute les conversations patient-soignant aux urgences, en opt-out signalé par une simple affichette. Le consentement inversé, appliqué à des patients parfois inconscients du dispositif.

Mayo Clinic enregistre les urgences par défaut : le consentement inversé
Mayo Clinic enregistre les conversations patient-infirmière aux urgences avec une IA d’Abridge. Système opt-out sur simple affichette, patients souvent inconscients du dispositif.

Princeton abandonne 133 ans d'examens sans surveillance — Face à la triche assistée par IA, l'université rétablit les surveillants en présentiel. Plus de 27% des seniors interrogés ont admis avoir triché avec un outil comme ChatGPT.

133 ans d’honneur académique balayés par l’IA générative
Princeton abandonne son système d’examens sans surveillance après 133 ans, face à la généralisation de la triche assistée par IA. 27% des étudiants admettent avoir utilisé ChatGPT.

PoopCheck : l'app santé qui voulait vendre l'accès à tes données intimes — Une application d'analyse de selles a proposé de vendre l'accès à 150 000 images issues de 25 000 utilisateurs, 3 000$ le lot, en dépit de ses promesses de confidentialité. L'intime devient matière première pour l'IA.

PoopCheck : quand l’app santé devient marché de données intimes
Une app d’analyse de selles collecte 150 000 images de 25 000 utilisateurs et les vend 3 000$ aux entreprises d’IA, malgré ses promesses de confidentialité.

Axios étend l'IA à 35 villes pour sauver le journalisme local — Le média déploie ses outils automatisés dans 35 villes (43 visées d'ici fin d'année), avec un, voire un demi-journaliste par ville. L'IA assiste l'édition et la diffusion, mais le reportage reste humain. Une réponse à la crise économique de l'info de proximité — l'envers du décor des faux journaux.

Axios teste l’IA pour sauver l’économie du journalisme local
Axios déploie l’IA dans 35 villes pour réduire les coûts du journalisme local. Modèle : un journaliste par ville, assisté d’outils automatisés pour la production et diffusion.

Le « Cygne d'acier » : la guerre cognitive ne cherche plus à te convaincre — Les doctrines russe, chinoise et américaine visent la paralysie décisionnelle plutôt que la persuasion : saturer le bruit jusqu'à ce qu'aucune source ne paraisse crédible. L'Europe y répond en ordre dispersé.

L’Europe face au « Cygne d’Acier » : quand la guerre cognitive paralyse
Analyse des nouvelles doctrines de guerre cognitive russe, chinoise et américaine qui visent la paralysie décisionnelle plutôt que la persuasion. L’Europe reste fragmentée face à cette menace systémique.

Ce que l'audition d'Arthur Mensch dit — et tait — sur la dépendance à l'IA — Auditionné le 12 mai devant la commission d'enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques, le patron de Mistral défend la souveraineté européenne. Mon analyse de ce que son discours révèle, et de ses angles morts.

Souveraineté numérique : ce que l’audition d’Arthur Mensch dit — et tait — sur la dépendance européenne à l’IA
Analyse systémique de l’audition d’Arthur Mensch (Mistral AI) devant la commission d’enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques.

Ofcom arrache à X des engagements sur les contenus illégaux — Sous la pression du régulateur britannique et de l'Online Safety Act, X s'engage à réviser les signalements de haine et de terrorisme en moyenne sous 24h (85% sous 48h). Des engagements volontaires mais opposables : Ofcom peut sanctionner le non-respect.

Ofcom force X à modérer en 24h : la régulation par l’engagement
Le régulateur britannique Ofcom obtient de X des engagements contraignants : modération des contenus haineux et terroristes en 24h, après 13 mois d’investigation.

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Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.

Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - 56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - Pétitions - Petities
L’AI Act européen exclut la sécurité nationale de son champ. Aucun texte belge n’encadre donc l’usage de l’IA par la Défense nationale et la Police fédérale.Je demande à la Chambre d’adopter une résolution pour :(1) obtenir du gouvernement un état des lieux des systèmes IA déployés et de leurs garanties contractuelles ; (2) fixer des règles nationales minimales ; et (3) se prononcer sur l’usage de l’IA pour la surveillance de masse et les armes sans supervision humaine.

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Damien