Le cas qui résume la semaine
Steven Rosenbaum a écrit un livre intitulé The Future of Truth: How AI Reshapes Reality — l'avenir de la vérité, comment l'IA refaçonne le réel. Un livre sur la vérité à l'ère de l'intelligence artificielle. Sauf qu'il l'a truffé de fausses citations générées par ChatGPT et Claude. L'une d'elles est attribuée à Kara Swisher, journaliste tech bien réelle, qui a répondu n'avoir jamais dit ça. Un livre sur la vérité, fabriqué avec du faux. La mise en abyme est presque trop nette.
Elle dit pourtant quelque chose de précis sur la semaine qui vient de s'écouler. Le faux produit par IA n'est plus un accident. Ce n'est plus l'« hallucination » qu'on excuse parce que la machine débute. C'est devenu une chaîne de production, avec ses fournisseurs, ses tarifs et ses marges.
(NDLR: et identifier ce pattern dans cette newsletter, elle-même co-rédigée via mon framework semi-automatisé, a effectivement un petit coté #inception qui n'est pas fait pour me déplaire 🤪)
Le faux a un prix catalogue
Aux Philippines, des assistants virtuels génèrent du contenu LinkedIn pour des dirigeants occidentaux, entre 4 et 7 dollars de l'heure. Le réseau professionnel se remplit d'expertise simulée, à façon.
Drew Chapin, un ancien patron de startup qui a plaidé coupable de fraude envers des investisseurs en 2021, a monté dix-sept sites d'information locale animés par de faux journalistes IA. Objectif : noyer les résultats Google négatifs de ses clients sous une couche d'« actualité ». Ces sites — la presse américaine les appelle pink slime — ne sont pas un cas isolé : NewsGuard en recensait 1 265 en juin 2024, soit davantage que les 1 213 quotidiens encore en activité aux États-Unis.
Quatre « journalistes » financiers publiés dans Forbes et HuffPost se sont révélés être des identités probablement générées par IA, pilotées par une agence de relations publiques crypto pour orienter des investissements.
Et quand le faux ne se vend pas, il se déverse gratuitement. Selon une plainte déposée dans l'Utah, Google AI Overview a fabriqué de toutes pièces des accusations d'agression sexuelle contre un habitant — des allégations qui n'existaient nulle part ailleurs que dans la réponse de l'algorithme.
Même les outils internes lâchent
Ce n'est pas qu'une affaire de mauvaise foi. Des chercheurs de Microsoft ont mesuré que leurs meilleurs modèles corrompent en moyenne un quart du contenu d'un document au fil des tâches d'édition successives — et près de la moitié si l'on prend la moyenne des dix-neuf modèles testés. Des erreurs rares, mais sévères, qui s'accumulent en silence sur les flux de travail longs. La machine à produire vite produit aussi du faux, à l'intérieur même des entreprises qui la vendent.
Pendant ce temps, l'Europe débranche
Et puis il y a l'autre moitié de la semaine. Le renseignement intérieur allemand, le BfV, a retenu la plateforme ArgonOS de l'entreprise française ChapsVision — à la place de Palantir. Un service de renseignement qui préfère un fournisseur européen à l'américain, c'est un signal politique, même si le déploiement complet reste suspendu à une réforme législative allemande. La France, elle, déploie sa suite bureautique souveraine LaSuite pour 40 000 agents, pendant que l'affaire Khan — le procureur de la Cour pénale internationale coupé de sa messagerie Microsoft sous sanctions américaines — accélère la bascule vers l'open source.
Reprendre ses serveurs, ses logiciels, son renseignement : c'est la souveraineté de l'infrastructure. Elle progresse vraiment, cette semaine.
Deux souverainetés qui ne se croisent pas
Mais elle ne touche pas le problème du faux. Rapatrier LaSuite ne change rien au fait que LinkedIn se remplit de faux experts, que des sites pink slime étouffent l'info locale, qu'un livre sur la vérité ment. La souveraineté de l'infrastructure répond à une question : où tournent les machines, et qui les contrôle. Le faux industriel en pose une autre : qu'est-ce qui circule dessus, et comment distinguer le vrai. Les serveurs peuvent être à Roubaix, le faux continue de couler.
C'est la limite de la semaine. On apprend à reprendre les machines. On n'a pas encore appris à reprendre les faits.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
On t'a transféré ce mail ? Tu peux t'abonner en 1 clic pour recevoir les suivants.
Tu as des remarques, des suggestions, ou tu veux discuter d'une idée pour avancer dans tes propres projets ? Jette un oeil à mon agenda. 📆
@davanac
🎯 À lire absolument cette semaine
📖 Un livre sur la vérité, écrit avec du faux
Steven Rosenbaum signe The Future of Truth: How AI Reshapes Reality, un essai sur la vérité à l'ère de l'IA. Problème : plusieurs citations ont été générées par ChatGPT et Claude, dont une attribuée à la journaliste Kara Swisher, qui dément l'avoir jamais prononcée. L'auteur a reconnu au New York Times une « poignée » de citations mal attribuées ou synthétiques. Au-delà de l'ironie, le cas montre comment le faux s'invite jusque dans les ouvrages censés nous en prémunir — et combien la vérification croisée redevient un réflexe de survie.

📰 Dix-sept faux journaux pour enterrer la vérité
Drew Chapin, ancien dirigeant ayant plaidé coupable de fraude en 2021, a monté dix-sept sites d'information locale tenus par de faux journalistes IA, pour noyer les résultats Google négatifs de ses clients. Le phénomène a un nom — pink slime — et une ampleur : NewsGuard recensait 1 265 de ces sites en juin 2024, plus que les 1 213 quotidiens américains encore en activité. La désinformation locale n'est plus artisanale : elle s'industrialise, pendant que la vraie presse de proximité disparaît.

🛡️ Quand l'Allemagne préfère la France à Palantir
Le renseignement intérieur allemand (BfV) a retenu la plateforme ArgonOS, éditée par la société française ChapsVision, plutôt que Palantir pour analyser ses données. Un service de renseignement d'un grand pays européen qui écarte l'américain au profit d'un fournisseur du continent, c'est un signal rare. Le déploiement complet dépend encore d'une réforme législative, mais la direction est posée : réduire la dépendance aux technologies de sécurité américaines. La souveraineté n'est plus un slogan de colloque, elle devient une décision d'achat.

⚡ Les pistes d'action concrètes
🎯 Quick wins (ce mois-ci)
Scanne ton propre réseau domestique
Un développeur français a révélé qu'un fournisseur chinois accédait directement aux images de plus d'un million de caméras IP et babyphones vendus sur Amazon, Fnac et Cdiscount. Avant d'acheter, vérifie où partent les données ; pour l'existant, des applications comme Fing permettent de repérer les connexions sortantes de tes objets connectés vers des serveurs étrangers.

Documente les désinscriptions qui échouent
EPIC vient de documenter huit techniques utilisées par 38 géants de la tech pour saboter le droit de retrait : liens cachés, formulaires en cascade, abonnements payants obligatoires. Des services comme Incogni ou DeleteMe automatisent les demandes de suppression — et surtout, garde la trace de chaque refus : ces captures alimentent les plaintes RGPD collectives qui font bouger les lignes.

🌱 Long terme (1-2 ans)
Un standard de provenance pour les contenus, pas seulement pour les serveurs
Rapatrier l'infrastructure ne suffit pas si le faux continue de circuler dessus. La pièce manquante : une coalition éditeurs + journalistes + fact-checkers autour d'un protocole de provenance et de transparence (divulgation des outils IA, traçabilité des sources, signalement public des contenus fabriqués). C'est l'équivalent, pour les faits, de ce que LaSuite et ArgonOS sont pour les machines.
Fédérer les briques souveraines européennes
LaSuite en France, OpenDesk en Allemagne, ArgonOS pour le renseignement : autant d'initiatives qui risquent la fragmentation. Un consortium technique européen harmonisant les standards d'interopérabilité éviterait de remplacer une dépendance à un acteur américain par dix silos nationaux incompatibles.

📚 Le reste de la semaine
Tout ce qui a été publié sur le blog ces sept derniers jours et qui n'apparaît pas plus haut :
• Le Monde capte 25,9% du trafic ChatGPT vers les médias (en France) — Première mesure du trafic ChatGPT vers la presse depuis la France : Le Monde absorbe un quart des 9,9 millions de visites grâce à son accord OpenAI, l'audiovisuel public reste à 2,9%. Les accords privés redessinent qui sera lu.

• Les meilleures IA corrompent un quart des documents qu'elles éditent — Des chercheurs de Microsoft mesurent 25% de corruption sur les modèles de pointe, jusqu'à 50% sur l'ensemble des dix-neuf modèles testés. Des erreurs rares mais sévères, invisibles, qui s'empilent sur les workflows longs.

• 10% du chiffre d'affaires de Meta lié à des annonces frauduleuses ou illégales — 29 organisations de consommateurs européennes demandent une enquête à la Commission. Le chiffre de 10% provient d'une enquête Reuters ; sur un échantillon de signalements visant Meta, TikTok et Google, 53% ont été ignorés.

• Mayo Clinic enregistre les urgences par défaut — Une IA d'Abridge écoute les conversations patient-soignant aux urgences, en opt-out signalé par une simple affichette. Le consentement inversé, appliqué à des patients parfois inconscients du dispositif.

• Princeton abandonne 133 ans d'examens sans surveillance — Face à la triche assistée par IA, l'université rétablit les surveillants en présentiel. Plus de 27% des seniors interrogés ont admis avoir triché avec un outil comme ChatGPT.

• PoopCheck : l'app santé qui voulait vendre l'accès à tes données intimes — Une application d'analyse de selles a proposé de vendre l'accès à 150 000 images issues de 25 000 utilisateurs, 3 000$ le lot, en dépit de ses promesses de confidentialité. L'intime devient matière première pour l'IA.

• Axios étend l'IA à 35 villes pour sauver le journalisme local — Le média déploie ses outils automatisés dans 35 villes (43 visées d'ici fin d'année), avec un, voire un demi-journaliste par ville. L'IA assiste l'édition et la diffusion, mais le reportage reste humain. Une réponse à la crise économique de l'info de proximité — l'envers du décor des faux journaux.

• Le « Cygne d'acier » : la guerre cognitive ne cherche plus à te convaincre — Les doctrines russe, chinoise et américaine visent la paralysie décisionnelle plutôt que la persuasion : saturer le bruit jusqu'à ce qu'aucune source ne paraisse crédible. L'Europe y répond en ordre dispersé.

• Ce que l'audition d'Arthur Mensch dit — et tait — sur la dépendance à l'IA — Auditionné le 12 mai devant la commission d'enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques, le patron de Mistral défend la souveraineté européenne. Mon analyse de ce que son discours révèle, et de ses angles morts.

• Ofcom arrache à X des engagements sur les contenus illégaux — Sous la pression du régulateur britannique et de l'Online Safety Act, X s'engage à réviser les signalements de haine et de terrorisme en moyenne sous 24h (85% sous 48h). Des engagements volontaires mais opposables : Ofcom peut sanctionner le non-respect.

🎬 Backstage
Vous avez été nombreux à vous abonner ces dernières semaines — bienvenue !
Un mot pour toi, si tu viens de nous rejoindre. On est désormais 428, avec un taux d'ouverture autour de 55%, ce qui, pour une newsletter, n'est pas si mal.


Plusieurs d'entre vous m'ont demandé comment me soutenir. D'abord, merci : partager ces analyses, par mail ou sur LinkedIn, c'est déjà beaucoup (près de 2,5 millions d'impressions et 30 000 interactions depuis janvier, ça compte vraiment).
Mais si tu veux me filer un petit coup de pouce en plus, tu vas aussi pouvoir fièrement arborer en réunion ce superbe mug aux couleurs du lab 😎🔥
Coffee First (Learn The Rules)
Ces analyses restent accessibles gratuitement. Pas de mur payant, pas d'abonnement. Si elles te sont utiles, tu peux me soutenir librement, au montant de ton choix. C'est ce qui permet d'en produire davantage et de garder l'accès ouvert à tous.
Bonus : à partir de 25€, je t'envoie ton mug aux couleurs du lab. Ce sont des collectors, je ne les distribue d'habitude qu'aux participants des hackathons que j'organise 😉
📌 One More Thing
Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

💬 Tu en veux plus ? On en discute !
Tu veux recevoir le flux quotidien des articles publiés sur le site ? Suis-moi sur LinkedIn, Bluesky, Mastodon ou Facebook !
Tu as des remarques, des suggestions, ou tu veux discuter d'une idée pour avancer dans tes propres projets ? Connecte-toi et laisse-moi un commentaire ou jette un oeil directement à mon agenda.
À dimanche prochain,
Damien


