Le Pentagone savait. Depuis dix ans.
Des adversaires des États-Unis achètent, pour quelques centimes par appareil, les données de géolocalisation que des courtiers revendent en toute légalité. Ils s'en servent pour suivre les déplacements de soldats américains au Moyen-Orient. Le ministère de la Défense l'a confirmé cette semaine — après une décennie d'alertes internes restées sans suite.
Le même État qui laisse traquer ses soldats s'inquiète maintenant d'un autre danger : les critiques de la tech. FBI et DHS surveillent désormais les militants anti-technologie. Sauf que cette hostilité, l'appareil sécuritaire l'a nourrie pendant dix ans, pour justifier son emprise sur le numérique. La boucle se referme : on fabrique la menace, puis on la surveille.
Et ce n'est pas qu'américain. En France, la surveillance algorithmique des espaces publics, présentée comme une expérimentation temporaire, vient d'être prolongée jusqu'en 2030. L'exception devient la règle, sans que personne ait vraiment dit oui.
La surveillance est devenue une industrie. Financée, légale, à grande échelle. Des courtiers vendent ta position. Des plateformes profilent tes gestes. Des États sous-traitent le fichage. Face à ça, l'intuition voudrait que seule une puissance comparable puisse répondre — un autre géant, un autre État, un budget équivalent.
Cette semaine dit le contraire.
Ceux qui ont marqué des points sont minuscules.
L'Estonie — 1,3 million d'habitants — a trouvé comment mettre ses données critiques hors de portée d'une invasion : elle les héberge depuis 2019 au Luxembourg, dans ce qu'elle appelle une « ambassade numérique », juridiquement inviolable. Selon Politico, Monaco, Singapour et l'Inde copient déjà le modèle.
Les Pays-Bas ont bloqué le rachat de Solvinity, le fournisseur de leur identité numérique DigiD, par l'américain Kyndryl. Première interdiction d'une acquisition américaine depuis 2020. Un petit pays qui dit non à une grande entreprise.
À Caledonia, dans le Wisconsin, Prescott Balch, un retraité, ancien cadre de la tech, a fait reculer un projet de centre de données Microsoft de 244 acres. Pas en manifestant : en lisant chaque dossier de zonage, en ciblant chaque élu local avec l'argument qui le concernait, raconte le média Transformer. Un homme, méthodique, contre une multinationale.
Elmo Ahorinta, un développeur, a publié une application open source qui exploite l'export de données officiel d'Oura — le bracelet de suivi du sommeil — pour analyser ses propres mesures de santé sans payer l'abonnement de 70 € par an. Le geste est technique, mais il pointe une absurdité simple : payer pour exploiter ce que ton propre corps produit.
Et dans plusieurs villes américaines, des habitants recouvrent les caméras de surveillance automobile Flock de sacs poubelle. Le contre-pouvoir le plus efficace de la semaine coûte le prix d'un sac de trente litres.
L'asymétrie a changé de sens. D'habitude, on la subit : la machine va plus vite, plus loin, plus fort. Là, elle joue dans l'autre direction. Un pays minuscule, un retraité, un codeur isolé, un sac poubelle. Aucun n'a les moyens de l'adversaire. Tous ont obtenu un résultat concret.
Ça ne veut pas dire que la partie est gagnée. La machine reste industrielle, et elle avance. Mais la prochaine fois qu'on te dira qu'il faut un géant pour arrêter un géant, repense au retraité qui a lu chaque page d'un dossier de zonage. La défense, cette semaine, n'est venue d'aucun sommet. Elle est venue d'en bas.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en pédagogie entrepreneuriale. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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🎯 À lire absolument cette semaine
🇪🇪 L'Estonie a inventé l'ambassade qui ne tient sur aucun territoire
Un pays peut-il survivre à l'occupation de son sol ? L'Estonie a répondu en déplaçant ce qui compte vraiment : ses données. Depuis 2019, ses registres critiques — état civil, cadastre, fiscalité — sont répliqués sur des serveurs au Luxembourg, protégés par le statut diplomatique d'une ambassade. Inviolables, même en cas d'invasion. Pour un État qui a déjà subi une cyberattaque russe massive en 2007 — au point que l'OTAN a installé à Tallinn son centre d'excellence en cyberdéfense (CCDCOE), créé dans la foulée de ces attaques — ce n'est pas de la théorie. Et le modèle essaime : Monaco, Singapour et l'Inde s'en inspirent. La souveraineté numérique n'est plus une question de frontières, mais de réplication.

🏚️ Comment un retraité a fait reculer Microsoft, dossier de zonage après dossier de zonage
Prescott Balch n'est pas un activiste. C'est un ancien cadre de la tech, à la retraite à Caledonia dans le Wisconsin, qui n'a pas voulu d'un centre de données Microsoft de 244 acres près de chez lui. Sa méthode, racontée par le média Transformer, n'a rien d'une mobilisation de masse : il a recherché les vrais chiffres (durée de vie, emplois réels, impact environnemental), créé un site pour informer ses voisins et les élus, et ciblé le débat local là où il comptait. Résultat : Microsoft a retiré son projet, et des communautés d'autres États viennent désormais lui demander conseil. La leçon dépasse son cas. Face à l'implantation des infrastructures de l'IA, le point faible n'est pas national, il est municipal — et il se travaille avec de la patience, pas des pancartes.

⌚ Quelqu'un a réécrit un outil pour cesser de payer l'accès à son propre corps
Oura vend un bracelet qui mesure ton sommeil, ton rythme cardiaque, ta température. Les données viennent de ton corps — mais pour les analyser en détail, il faut un abonnement à 70 € par an. Elmo Ahorinta a tranché autrement : il a publié sur GitHub « Cracked Oura », une application open source qui récupère l'export de données officiel d'Oura, le stocke localement et permet de visualiser tendances et corrélations sans passer par la caisse. Les données restent sur ta machine. Le geste est pointu, réservé à ceux qui savent un peu coder. Mais le principe est universel : un appareil que tu as acheté devrait te donner accès à ce qu'il mesure. L'abonnement transforme une mesure physiologique en service locatif. L'open source le rappelle.

⚡ Les pistes d'action concrètes
🎯 Quick wins (ce mois-ci)
Achète tes propres données pour voir ce qu'elles révèlent
Des chercheurs de Duke ont acheté des données de géolocalisation de militaires pour douze centimes l'enregistrement, puis publié les captures d'écran des interfaces de vente. Tu peux reproduire la démarche à ton échelle : identifier quels courtiers vendent des données te concernant, demander leur suppression, documenter ce que tu trouves. La transparence sur le marché de la donnée est le premier levier pour le réguler.

Cartographie les caméras de surveillance de ta commune
Avant de recouvrir une caméra d'un sac poubelle, encore faut-il savoir où elles sont. Recenser les caméras de lecture de plaques et de reconnaissance dans ton quartier — leur emplacement, leur opérateur, leur cadre légal — est un acte à la portée de n'importe quel habitant. C'est la donnée de base qui rend un contre-pouvoir local possible.

🌱 Long terme (1-2 ans)
Soutenir le traité international sur les travailleurs de plateforme
L'Organisation internationale du travail négocie en juin 2026 un traité qui pourrait redéfinir le statut de 435 millions de travailleurs contrôlés par algorithme — pilotés comme des salariés, mais traités comme des indépendants. C'est l'un des rares leviers à l'échelle où se joue vraiment le rapport de force avec les plateformes. Suivre la négociation, relayer les positions des syndicats, interpeller les délégations nationales : autant de points d'appui pour que le texte ne soit pas vidé de sa substance.

📚 Si tu les as manqués
- Google transforme la recherche en chatbot et asphyxie les médias — Les réponses IA directes remplacent les liens. Certains médias tech perdent jusqu'à 97 % de leur trafic. → Source : Futurism

- Sulzberger révèle la capitulation silencieuse de la presse américaine — Le patron du New York Times accuse une partie des médias de s'autocensurer face à Trump : règlements à l'amiable, vocabulaire présidentiel repris, éditoriaux adoucis. → Source : Politico

- Amazon transforme Alexa en usine à podcasts IA — Des podcasts générés par IA avec de faux experts et une promesse de « fact-checking », pendant que les médias partenaires licencient. → Source : Techdirt
- Journalistes et IA : la ligne rouge devient floue — Des journalistes tech confient leurs premiers jets à l'IA. La frontière entre gain de temps et perte d'intégrité devient difficile à tracer. → Source : The Atlantic

- L'économie des clips transforme le contenu en appât — Des dizaines de milliers de « clippers » rémunérés découpent les contenus longs en extraits viraux. L'œuvre devient prétexte, le clip devient la fin. → Source : Vox
- AI Resist List : cartographier la résistance mondiale à l'IA — Une base collaborative recense les résistances à l'IA dans le monde, des grèves de la faim aux services « humains garantis ». L'expansion de l'IA n'a rien d'inévitable. → Source : Tech Policy Press

- LinkedIn limite la portée des contenus générés par IA — Un système de détection annoncé à 94 % d'efficacité, pour freiner l'AI slop sans l'interdire. → Source : Next
- Lunettes Meta : quand la drague devient surveillance déguisée — Des coachs en séduction filment des femmes à leur insu avec des Ray-Ban Meta et en font un commerce. La captation sans consentement devient un service. → Source : RTBF

- Quand les salariés de Tesla doutent du FSD — Des employés chargés d'entraîner l'IA de Tesla mettent publiquement en doute l'efficacité de la conduite autonome et les statistiques de sécurité affichées. → Source : Numerama

- Le Brésil interdit le design addictif pour les mineurs — Scroll infini, autoplay et notifications excessives bannis, avec des amendes jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires. Un modèle dont l'Europe pourrait s'inspirer. → Source : Tech Policy Press

- Un juge américain impose un moniteur indépendant à Meta — Le tribunal envisage un contrôleur de sécurité indépendant et des limites aux notifications visant les mineurs. Une décision qui pourrait faire jurisprudence. → Source : Politico
- Quand les avocats de diffamation sabotent la protection des journalistes — Au Royaume-Uni, un cercle d'avocats spécialisés a fait capoter toute loi contre les procès-bâillons, préservant un marché juteux au détriment du journalisme d'intérêt public. → Source : Press Gazette

- TeamPCP transforme l'open source en arme de guerre économique — Plus de 500 outils open source compromis en quelques mois, enclenchant une chaîne d'attaques qui touche GitHub, Anthropic et des centaines d'entreprises. → Source : Wired

🎬 Backstage
Cette semaine, je suis sorti de la veille pour écrire un billet signé. Le Premier ministre belge veut rouvrir la loi contre l'incitation à la haine, au nom de la liberté d'expression. J'y ai vu une inversion des priorités : on s'attaque au cadre qui protège les minorités depuis 1981, alors que celui qui devrait encadrer les machines qui nous profilent, lui, n'existe toujours pas.

Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.
Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

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À dimanche prochain,
Damien
