FLTR #23 : ceux qui te défendent sont plus petits que ceux qui te surveillent

Le Pentagone laisse traquer ses propres soldats et l'État surveille les critiques qu'il a lui-même fabriqués, alors que cette semaine, c'est un petit pays, un développeur isolé et un retraité du Wisconsin qui reprennent le contrôle.

31 mai 2026
FLTR #23 : ceux qui te défendent sont plus petits que ceux qui te surveillent

Le Pentagone savait. Depuis dix ans.

Des adversaires des États-Unis achètent, pour quelques centimes par appareil, les données de géolocalisation que des courtiers revendent en toute légalité. Ils s'en servent pour suivre les déplacements de soldats américains au Moyen-Orient. Le ministère de la Défense l'a confirmé cette semaine — après une décennie d'alertes internes restées sans suite.

Le même État qui laisse traquer ses soldats s'inquiète maintenant d'un autre danger : les critiques de la tech. FBI et DHS surveillent désormais les militants anti-technologie. Sauf que cette hostilité, l'appareil sécuritaire l'a nourrie pendant dix ans, pour justifier son emprise sur le numérique. La boucle se referme : on fabrique la menace, puis on la surveille.

Et ce n'est pas qu'américain. En France, la surveillance algorithmique des espaces publics, présentée comme une expérimentation temporaire, vient d'être prolongée jusqu'en 2030. L'exception devient la règle, sans que personne ait vraiment dit oui.

La surveillance est devenue une industrie. Financée, légale, à grande échelle. Des courtiers vendent ta position. Des plateformes profilent tes gestes. Des États sous-traitent le fichage. Face à ça, l'intuition voudrait que seule une puissance comparable puisse répondre — un autre géant, un autre État, un budget équivalent.

Cette semaine dit le contraire.

Ceux qui ont marqué des points sont minuscules.

L'Estonie — 1,3 million d'habitants — a trouvé comment mettre ses données critiques hors de portée d'une invasion : elle les héberge depuis 2019 au Luxembourg, dans ce qu'elle appelle une « ambassade numérique », juridiquement inviolable. Selon Politico, Monaco, Singapour et l'Inde copient déjà le modèle.

Les Pays-Bas ont bloqué le rachat de Solvinity, le fournisseur de leur identité numérique DigiD, par l'américain Kyndryl. Première interdiction d'une acquisition américaine depuis 2020. Un petit pays qui dit non à une grande entreprise.

À Caledonia, dans le Wisconsin, Prescott Balch, un retraité, ancien cadre de la tech, a fait reculer un projet de centre de données Microsoft de 244 acres. Pas en manifestant : en lisant chaque dossier de zonage, en ciblant chaque élu local avec l'argument qui le concernait, raconte le média Transformer. Un homme, méthodique, contre une multinationale.

Elmo Ahorinta, un développeur, a publié une application open source qui exploite l'export de données officiel d'Oura — le bracelet de suivi du sommeil — pour analyser ses propres mesures de santé sans payer l'abonnement de 70 € par an. Le geste est technique, mais il pointe une absurdité simple : payer pour exploiter ce que ton propre corps produit.

Et dans plusieurs villes américaines, des habitants recouvrent les caméras de surveillance automobile Flock de sacs poubelle. Le contre-pouvoir le plus efficace de la semaine coûte le prix d'un sac de trente litres.

L'asymétrie a changé de sens. D'habitude, on la subit : la machine va plus vite, plus loin, plus fort. Là, elle joue dans l'autre direction. Un pays minuscule, un retraité, un codeur isolé, un sac poubelle. Aucun n'a les moyens de l'adversaire. Tous ont obtenu un résultat concret.

Ça ne veut pas dire que la partie est gagnée. La machine reste industrielle, et elle avance. Mais la prochaine fois qu'on te dira qu'il faut un géant pour arrêter un géant, repense au retraité qui a lu chaque page d'un dossier de zonage. La défense, cette semaine, n'est venue d'aucun sommet. Elle est venue d'en bas.



🎯 À lire absolument cette semaine

🇪🇪 L'Estonie a inventé l'ambassade qui ne tient sur aucun territoire

Un pays peut-il survivre à l'occupation de son sol ? L'Estonie a répondu en déplaçant ce qui compte vraiment : ses données. Depuis 2019, ses registres critiques — état civil, cadastre, fiscalité — sont répliqués sur des serveurs au Luxembourg, protégés par le statut diplomatique d'une ambassade. Inviolables, même en cas d'invasion. Pour un État qui a déjà subi une cyberattaque russe massive en 2007 — au point que l'OTAN a installé à Tallinn son centre d'excellence en cyberdéfense (CCDCOE), créé dans la foulée de ces attaques — ce n'est pas de la théorie. Et le modèle essaime : Monaco, Singapour et l'Inde s'en inspirent. La souveraineté numérique n'est plus une question de frontières, mais de réplication.

L’Estonie invente l’ambassade numérique pour échapper à la Russie
L’Estonie stocke ses données critiques au Luxembourg depuis 2019, créant une ‘ambassade numérique’ inviolable. Monaco, Singapour et l’Inde suivent le modèle.

🏚️ Comment un retraité a fait reculer Microsoft, dossier de zonage après dossier de zonage

Prescott Balch n'est pas un activiste. C'est un ancien cadre de la tech, à la retraite à Caledonia dans le Wisconsin, qui n'a pas voulu d'un centre de données Microsoft de 244 acres près de chez lui. Sa méthode, racontée par le média Transformer, n'a rien d'une mobilisation de masse : il a recherché les vrais chiffres (durée de vie, emplois réels, impact environnemental), créé un site pour informer ses voisins et les élus, et ciblé le débat local là où il comptait. Résultat : Microsoft a retiré son projet, et des communautés d'autres États viennent désormais lui demander conseil. La leçon dépasse son cas. Face à l'implantation des infrastructures de l'IA, le point faible n'est pas national, il est municipal — et il se travaille avec de la patience, pas des pancartes.

Comment un retraité du Wisconsin a fait reculer Microsoft
Prescott Balch, ancien cadre tech, a organisé sa communauté pour bloquer un datacenter Microsoft de 244 acres. Sa méthode : cibler individuellement les élus locaux avec des arguments sur mesure.

⌚ Quelqu'un a réécrit un outil pour cesser de payer l'accès à son propre corps

Oura vend un bracelet qui mesure ton sommeil, ton rythme cardiaque, ta température. Les données viennent de ton corps — mais pour les analyser en détail, il faut un abonnement à 70 € par an. Elmo Ahorinta a tranché autrement : il a publié sur GitHub « Cracked Oura », une application open source qui récupère l'export de données officiel d'Oura, le stocke localement et permet de visualiser tendances et corrélations sans passer par la caisse. Les données restent sur ta machine. Le geste est pointu, réservé à ceux qui savent un peu coder. Mais le principe est universel : un appareil que tu as acheté devrait te donner accès à ce qu'il mesure. L'abonnement transforme une mesure physiologique en service locatif. L'open source le rappelle.

Cracked Oura : quand l’open source libère vos données de santé
Un développeur finlandais crée une app open source qui contourne l’abonnement Oura (70€/an) pour accéder à ses propres données de santé. L’outil révèle l’absurdité du modèle : payer pour ses propres données.

⚡ Les pistes d'action concrètes

🎯 Quick wins (ce mois-ci)

Achète tes propres données pour voir ce qu'elles révèlent

Des chercheurs de Duke ont acheté des données de géolocalisation de militaires pour douze centimes l'enregistrement, puis publié les captures d'écran des interfaces de vente. Tu peux reproduire la démarche à ton échelle : identifier quels courtiers vendent des données te concernant, demander leur suppression, documenter ce que tu trouves. La transparence sur le marché de la donnée est le premier levier pour le réguler.

The Pentagon Knew Enemies Could Track Troops’ Phones for Years. Now They Are
The US military has long known that cheap fixes could stop location data from exposing its troops. It adopted almost none—and now says adversaries are using the data to target soldiers during a war.

Cartographie les caméras de surveillance de ta commune

Avant de recouvrir une caméra d'un sac poubelle, encore faut-il savoir où elles sont. Recenser les caméras de lecture de plaques et de reconnaissance dans ton quartier — leur emplacement, leur opérateur, leur cadre légal — est un acte à la portée de n'importe quel habitant. C'est la donnée de base qui rend un contre-pouvoir local possible.

Cities Are Covering Flock Cameras With Trash Bags
Regretful cities aren’t sure how to cancel their surveillance contracts, so they are literally covering their cameras.

🌱 Long terme (1-2 ans)

Soutenir le traité international sur les travailleurs de plateforme

L'Organisation internationale du travail négocie en juin 2026 un traité qui pourrait redéfinir le statut de 435 millions de travailleurs contrôlés par algorithme — pilotés comme des salariés, mais traités comme des indépendants. C'est l'un des rares leviers à l'échelle où se joue vraiment le rapport de force avec les plateformes. Suivre la négociation, relayer les positions des syndicats, interpeller les délégations nationales : autant de points d'appui pour que le texte ne soit pas vidé de sa substance.

435 millions de travailleurs contrôlés par algorithme, privés de droits
Human Rights Watch documente l’exploitation algorithmique de 435 millions de travailleurs de plateformes : contrôlés comme des salariés, traités comme des indépendants. L’OIT négocie un traité international décisif en juin 2026.

📚 Si tu les as manqués

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🎬 Backstage

Cette semaine, je suis sorti de la veille pour écrire un billet signé. Le Premier ministre belge veut rouvrir la loi contre l'incitation à la haine, au nom de la liberté d'expression. J'y ai vu une inversion des priorités : on s'attaque au cadre qui protège les minorités depuis 1981, alors que celui qui devrait encadrer les machines qui nous profilent, lui, n'existe toujours pas.

On n’oppose pas une “meilleure idée” à la haine, mais une limite
Le Premier ministre belge veut rouvrir la loi sur l’incitation à la haine, au nom de la liberté d’expression. A quel cadre est-il urgent de s’attaquer : à celui qui protège les minorités depuis 1981, ou à celui des machines qui nous profilent, et qui n’existe pas encore ?

Le règlement européen sur l'IA exclut explicitement la sécurité nationale de son périmètre. En Belgique, aucun cadre législatif ne régit aujourd'hui l'utilisation de l'intelligence artificielle par la Défense ou la Police fédérale. La pétition déposée à la Chambre demande trois choses concrètes : un inventaire des systèmes IA déjà déployés, des standards nationaux minimaux, et un positionnement parlementaire sur la surveillance de masse et les armes autonomes.

Comment agir ? La pétition nécessite 25 000 signatures, réparties entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, pour déclencher un examen parlementaire. C'est un mécanisme démocratique existant — il suffit de l'activer. Signer prend moins d'une minute sur le site de la Chambre

56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - 56_2025-2026/60 - IA militaire en Belgique : transparence et règles — demande de contrôle parlementaire - Pétitions - Petities
L’AI Act européen exclut la sécurité nationale de son champ. Aucun texte belge n’encadre donc l’usage de l’IA par la Défense nationale et la Police fédérale.Je demande à la Chambre d’adopter une résolution pour :(1) obtenir du gouvernement un état des lieux des systèmes IA déployés et de leurs garanties contractuelles ; (2) fixer des règles nationales minimales ; et (3) se prononcer sur l’usage de l’IA pour la surveillance de masse et les armes sans supervision humaine.

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À dimanche prochain,

Damien