Anthropic a désactivé Fable 5 et Mythos 5 — ses deux modèles les plus puissants — pour l'ensemble de ses utilisateurs. Pas une panne. Une directive de contrôle à l'export du département du Commerce américain, qui interdit l'accès à tout ressortissant étranger : à l'intérieur comme à l'extérieur des États-Unis, employés étrangers d'Anthropic compris. Pour rester en conformité, l'entreprise n'a pas d'autre choix que de tout couper.
Le motif officiel : la sécurité nationale, après la découverte d'une faille de contournement jugée « limitée et non universelle ». Le problème, c'est que ce type de vulnérabilité touche la plupart des modèles de pointe — et qu'un seul acteur s'est retrouvé verrouillé.
Ce qui bascule vraiment
Pour la première fois, un modèle d'intelligence artificielle de pointe est traité comme une technologie militaire soumise au contrôle d'exportation. L'IA n'est plus un produit commercial qu'on vend au monde entier : c'est un actif stratégique qu'un État garde sous clé. Le Grand Continent le formule sans détour : la souveraineté technologique ne peut plus rester un concept pour les pays qui dépendent de modèles qu'ils ne contrôlent pas.
Et c'est précisément là que la semaine se répond à elle-même.
Pendant que l'Amérique ferme
À Strasbourg, les députés européens basculent leur moteur de recherche par défaut vers Qwant, alternative française. Quelques jours plus tôt, la Commission européenne ordonne à Meta de rouvrir gratuitement WhatsApp aux assistants IA concurrents. OVHcloud rachète la pépite française Gladia plutôt que de la laisser filer outre-Atlantique. WIRED documente des dizaines de cas : institutions qui migrent vers l'open source, administrations qui quittent Google, gouvernements qui rapatrient leurs données.
Aucun de ces gestes n'est isolé. Mis bout à bout, ils dessinent un même réflexe : reprendre la main sur l'infrastructure quand le fournisseur peut, du jour au lendemain, te couper l'accès depuis Washington.
La vraie asymétrie
Les États-Unis ferment parce qu'ils peuvent se le permettre : ils possèdent les modèles. L'Europe s'émancipe parce qu'elle n'a plus le choix : elle a découvert le coût réel de la dépendance le jour où un département ministériel étranger a décidé qui pouvait utiliser quoi. La souveraineté numérique n'est plus un slogan de colloque. C'est devenu une variable d'ajustement géopolitique, activable en une nuit.
Reste une question que l'Europe n'a pas fini de trancher : reprendre l'infrastructure, c'est nécessaire — mais est-ce que ça suffit, quand les modèles, les talents et les capitaux restent ailleurs ? Le rachat de Gladia par OVHcloud répond « pas encore ». Le verrouillage de Mythos répond « plus vite que prévu ».
Cette semaine, personne n'a eu besoin d'envahir personne. Il a suffi d'une directive d'exportation pour rappeler que, dans l'IA, la dépendance se mesure en heures.
Je m'appelle Damien Van Achter, Je suis journaliste, prof et consultant en innovation et en entrepreneuriat média. Depuis 2005, j'essaye de comprendre et de raconter comment fonctionnent nos systèmes informationnels.
Au cours du temps, j'ai développé des outils d'analyse qui repèrent les pièges tendus par les entreprises de la tech et certains états, et j'explore des pistes pour tenter de s'en libérer, positivement et avec discernement.
J'explique ici ma démarche, inspirée récemment des travaux de l'historien Timothy Snyder, comment ces analyses sont produites techniquement et humainement, ainsi que leurs limites.
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🎯 À lire absolument cette semaine



🇪🇺 L'Europe débranche l'Amérique, cas par cas
Depuis le retour de Trump, la déconnexion technologique européenne s'accélère et se documente. Du Parlement européen qui adopte Qwant par défaut aux gouvernements qui migrent vers l'open source, en passant par les administrations qui rapatrient leur stockage, WIRED a compilé des dizaines de ruptures concrètes. Pris séparément, chaque cas paraît anecdotique. Mis ensemble, ils racontent un changement de doctrine : la dépendance technologique n'est plus un confort, c'est un risque qu'on cherche activement à réduire.
🔢 Des millions de notes secrètes, et une riposte à 500 €
En Autriche, l'agence CRIF attribue en silence un score à presque tous les adultes du pays. Pour 90 % d'entre eux, ce score repose sur trois données : l'adresse, le sexe et l'âge. Aucune information financière, aucune transparence, aucun consentement. NOYB, l'association de Max Schrems, lance une action collective et réclame environ 500 € de dédommagement par personne fichée illégalement. « Comment une entreprise a-t-elle l'idée de construire secrètement un registre » privé et de noter des millions de gens, interroge Schrems. La question vaut bien au-delà de l'Autriche.
📡 Quand la caméra de plaques se met à écouter ton téléphone
Les lecteurs automatiques de plaques (ALPR) ne lisent plus seulement les plaques. Le système SignalTrace — que 404 Media relie au groupe de défense Leonardo — y ajoute des capteurs capables de capter les identifiants Bluetooth uniques des téléphones, écouteurs et montres connectées des passagers. La technologie corrèle ensuite les appareils qui voyagent régulièrement ensemble et les rattache à une plaque. Autrement dit : on ne suit plus une voiture, on suit des personnes. Et le passage du véhicule à l'individu se fait sans qu'aucun conducteur n'en soit informé.
📚 Si tu les as manqués
- Le Congrès américain offre l'immunité juridique à Uber et Lyft — Une clause glissée dans une loi sur les transports protège les plateformes des poursuites pour accidents et agressions, en transférant la responsabilité aux chauffeurs.

- CBS transforme l'information en propagande pour plaire à Trump — Scott Pelley révèle qu'on lui a demandé de mentir sur une bavure policière — mais avoue avoir déjà biaisé son reportage de lui-même.

- L'actualité locale convertit mieux que le sport — mais ne paie pas les journalistes — Sur 1,2 milliard de sessions, l'info locale génère le plus d'abonnements ; pourtant un journaliste ne couvre que 25 % de son salaire par les abonnements qu'il rapporte.

- La Californie veut interdire la tarification à la surveillance — Un projet de loi vise à interdire les prix fixés en fonction de tes données personnelles. La riposte législative à un mécanisme encore largement invisible.

- Javier Milei propose un cadre légal pour des 'corporations non-humaines' dirigées par l'IA, sans actionnaires humains obligatoires, avec fiscalité avantageuse pour attirer les géants tech.

- Google et Meta atteignent 500 milliards de revenus publicitaires annuels - la moitié du marché mondial - en captant la valeur créée par les éditeurs sans la rémunérer.

- Un développeur a créé une app open source qui permet d'utiliser les bracelets Whoop sans abonnement, remettant en question leur modèle économique fermé.

- Jim Hagemann Snabe, président de Siemens, devient conseiller de von der Leyen sur l'IA industrielle, quelques semaines après avoir fait assouplir la réglementation européenne.

- Meta recule sur son projet de surveillance des frappes clavier de ses employés après une pétition de 1500 signatures. L'entreprise propose désormais des pauses de 30 minutes et des exemptions.

- Au Japon, une seule rédaction indépendante ose enquêter sur les liens entre pouvoir politique et secte Moon. Tansa, 7 personnes contre un système de 6,2 millions d'abonnés.

- Moins de 48 heures après la révélation par des journalistes de l'intégration d'un système de reconnaissance faciale dans l'application de ses lunettes connectées, Meta a fait marche arrière.

- L'ONG Just Futures Law attaque ICE en justice pour obtenir les documents sur ELITE, l'outil Palantir qui cartographie les quartiers à forte densité d'immigrés pour optimiser les raids de déportation.

- Analyse des données SEC : Google réduit le partage publicitaire avec le web ouvert de 80% tout en gardant les lecteurs via l'IA pour alimenter sa croissance.

- Scott Pelley révèle que Bari Weiss lui a demandé de mentir sur une bavure policière, mais avoue avoir déjà biaisé son reportage contre les manifestants.


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🎯 Quick wins (ce mois-ci)
Bascule un usage vers une alternative européenne — et raconte-le
Choisis un service que tu utilises tous les jours (recherche, stockage, messagerie) et teste son équivalent européen : Qwant pour la recherche, Nextcloud pour le stockage, Element pour la messagerie. L'enjeu n'est pas de tout migrer d'un coup, mais de documenter publiquement ce qui marche et ce qui coince. Chaque retour d'usage concret rend la migration plus facile pour le suivant.
→ Source : L'inventaire des ruptures européennes (WIRED)
Demande à ta commune quels logiciels américains elle utilise
Les lois d'accès aux documents administratifs permettent d'obtenir les contrats Microsoft ou Google d'une administration locale : montants, durées, clauses de dépendance. Une simple demande citoyenne suffit à ouvrir le débat sur le coût réel de la non-souveraineté — et à le sortir des colloques pour le poser sur la table du conseil communal.
🌱 Long terme (1-2 ans)
Un cahier des charges public européen partagé
Le Parlement européen ouvre la voie avec Qwant. La suite logique serait un consortium d'achat public européen pour les services numériques essentiels — recherche, messagerie, stockage — avec des critères techniques communs. Parlements nationaux et collectivités pourraient s'y adosser plutôt que de renégocier chacun dans son coin. La force de frappe d'un achat groupé change le rapport de force avec les fournisseurs.
🎬 Backstage
Semaine dense côté média, et toute sur le même nerf que cette newsletter :



- RFI — entretien sur l'affaire Anthropic/Mythos avec Jean-Baptiste Breen : « le vrai enjeu, c'est le contrôle démocratique de ces modèles ». Merci à Jean-Baptiste Breen pour cette interview.
- Media Marketing — carte blanche sur les médias et l'IA agentique, merci à Patrick Steinfort : et si les éditeurs montaient dans le même bus ?
- Ambroise Carton, datajournaliste à la RTBF, publie l’envers du décor de ses enquêtes codées : données, outils, méthode. Ouvrir ainsi le capot sur son travail, c’est peut-être la meilleure façon, aujourd’hui, de regagner la confiance d’un public qui ne croit plus personne sur parole.
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À dimanche prochain,
Damien












